jeudi 27 janvier 2022

Jean Daniel: Réconcilier la France.

 

                                             



Vient de paraître en ce début d’année 2022 un livre que Jean Daniel n’a pas pu terminer et qui a été mis en forme par un de ses collaborateurs et dont le titre dit assez bien le projet : « Réconcilier la France. Une histoire vécue de la nation. »

Cet ouvrage volumineux (plus de 500 pages) est une synthèse captivante des idées politiques , des conflits et des drames qui ont jalonné le siècle et sur lesquels Jean Daniel , mort a cent ans, nous éclaire lui qui a connu toutes les grandes personnalités de ce temps : intellectuels, politiques et chefs d’Etat et qui a été mêlé de très près à nombre d’évènements importants.

Avant d’évoquer, ici, brièvement toutes ces grandes questions je dirai que Jean Daniel est à la fois complet et dans la nuance, qu’il sait reconnaître les erreurs et les dérives du temps et c’est ce regard intelligent et nuancé qui fait toute la force de ce livre que tous ceux qui veulent un peu mieux comprendre notre monde devrait lire.

Jean Daniel commence par étudier la notion de nation et il évoque toutes les définitions qui en ont été donné, toutes les évolutions que la notion a connu et sa proximité avec le nationalisme dont il montre le danger, le nationalisme conduisant assez souvent à la guerre. Il développe aussi le fait que la laïcité est une des  bases essentielles de la nation française et que toutes les tentatives pour limiter cette laïcité sont contraire aux intérêts de la France.

Puis il aborde de manière très détaillée la question du colonialisme et tous les mouvements de décolonisation dont il a été très proche.

Sur cette question il est à la fois nuancé et, par moment, très clair et très éloigné des idéologies et il évoque des faits importants.

Très intéressant est d’abord  son analyse du colonialisme qui ne plaira pas à tous. C’est ainsi, par exemple, que rapportant une idée d’un historien il pense que le colonialisme peut avoir du bon et que la France ne serait pas ce qu’elle est si elle n’avait pas été colonisée par les romains. ( p. 172)

Et il poursuit ce point de vue en évoquant une déclaration de Bourguiba auquel il rend un magnifique hommage dans plusieurs pages de ce livre et qui avait exprimé l’idée de « bienfaits secondaires du traumatisme colonial » (p.154) « C’est vrai ,disait Bourguiba, que les civilisations s’effondrent et que pour renaître elles ont besoin d’un choc. Je n’ai aucune gêne à reconnaître qu’avant la France la Tunisie était une sorte d’espace  vide, sans réalité et sans âme. Quand il y aune place vide, l’histoire est là pour nous dire que la puissance supérieure et voisine s’empresse de l’occuper. Disons que ce travail historique a incombé à La France. Les Français nous ont fait renaître contre eux, par opposition, par réaction. Nous avons pris d’eux le meilleur pour lutter contre la France. Maintenant le travail est fait, il faut que vous partiez. Je le dis sans haine,  malgré les traitements que j’ai subi en prison. Après tout, s’il fallait un choc pour nous faire revivre, autant que le choc soit venu de la France. De ses militaires mais aussi de ses instituteurs. » ( p.154) »

Puis en montrant comment et avec quelle force il a soutenu l’indépendance de l’Algérie se fâchant avec une partie de sa famille et avec Camus, il est obligé de reconnaitre, certes avec nuance, qu’il s’est trompé.

Il écrit d’abord cette phrase qui est un constat amer : « Et voilà la conclusion que j’ai été obligé de tirer de la décolonisation. Elle a été un échec désastreux. Elle m’a fait vivre d’abord dans l’exaltation  de d’épouser l’Histoire, puis dans l’effondrement de regarder cette histoire se décomposer. L’évolution en ce domaine m’oblige à m’interroger sur l’utilité de notre rôle. »(p.211)

Et il y a cette phrase de regret et qui semble si je n’en fais pas une interprétation abusive donner enfin raison à Albert Camus.

« En Algérie, je suis ainsi, comme d’autres, tombé dans le travers d’un préjugé pro-islamique au moment où les progressistes français sacralisaient les insurgés algériens comme ils avaient sacralisé les prolétaires staliniens. Puis j’ai réalisé, et ce fut l’objet de ma polémique avec Sartre, que l’ Islam dominait l’inspiration fondamentale de la guerre d’indépendance. Cela n’ôtait rien, selon moi, aux crimes de la colonisation ni aux vertus de la révolution, mais cela devait infléchir les dimensions d’une solidarité absolue. »

Infléchir les dimensions d’une solidarité absolue ! Euphémisme mais n’est-ce pas , en réalité, donner raison à Albert Camus avec lequel il s’était fâché qui lui avait clairement vu le danger de cette évolution islamiste ?

Et lorsqu’il écrit ,comme pour s’excuser que : « En fait, on ne devait prendre la mesure de l’islam qu’après l’indépendance…. » il n’est pas exact et d’ailleurs il eut cette révélation ,comme il le raconte ,très clairement dans les pages 230 à 232 et où il écrit : « Je veux revenir sur un épisode qui m’a, très tôt, ouvert les yeux sur l’islam…. En 1960 » (p.230) Alors qu’il fait un voyage en avion avec plusieurs hauts dirigeants de la guerre d’indépendance : « Ils m’ont alors expliqué que le pendule avait balancé si loin d’un seul côté pendant un siècle et demi de colonisation française, du côté chrétien, niant l’identité musulmane, l’arabisme, l’islam, que la revanche serait longue, violente et qu’elle excluait tout avenir pour les non-musulmans. Qu’ils n’empêcheraient pas cette révolution arabo-islamique de s’exprimer puisqu’ils la jugeaient juste et bienfaitrice. » On ne peut être plus clair.

Il y a , aussi, dans ce livre des portraits de Mitterrand, de Bourguiba et, enfin une réflexion sur ces notions venues de deux livres importants : Le choc des civilisations et La fin de l’histoire.

Au total un livre essentiel pour comprendre notre temps et son histoire récente, le livre d’un intellectuel de gauche mais rien moins qu’idéologue et l’on se dit que si la gauche l’avait un peu mieux lu et écouté elle n’en serait pas au degré zéro où elle se trouve aujourd’hui.

Je place sous ce long article la photos de quelques pages qui m’ont parues intéressantes et significatives

                                                     

                                                     

                                                               

                                                        

                                                         

                           

dimanche 23 janvier 2022

Regis Jauffret: Le dernier bain de Flaubert

 


Regis Jauffret vient de publier aux Editions du Seuil :  « Le dernier bain de Flaubert ». Derrière ce titre ,un peu énigmatique se cache une sorte de biographie romancée de l’illustre écrivain écrite dans un joli style et faisant s’exprimer Flaubert lui-même.

Il nous peint le décor de son enfance dans cet hôtel Dieu de Rouen avec un père chirurgien qui opère sous les fenêtres de ses enfants, sa vie de famille, ses crises d’épilepsie depuis l’adolescence et ses amours ,un peu particuliers avec des femmes  (A peine adolescent avec Elisa Schlesinger) puis Louise Collet et beaucoup de prostituées un peu partout, mais aussi avec l’amour de sa vie Alfred Le Poitevin de cinq ans son aîné, Maxime Du camp et Louis Bouilhet et  quelques jeunes lors du voyage en Orient. Il nous dit comment il a détruit presque toute la correspondance amoureuse, notamment avec Alfred.

Il évoque ses lectures à haute voix dans sa famille et chez ses amis et règle son compte au passage à la théorie du « gueuloir » propre à améliorer le style.

Flaubert nous parle et nous raconte comment ses personnages et bien sûr, Emma Bovary reviennent le visiter régulièrement. A propos de ce roman il évoque le procès qui lui fût fait et son acquittement dû , nous dit-il, à l’intervention de son frère auprès de Napoléon III . Evoquant cette affaire il a des mots très durs pour les Juges et je le cite :

« Napoléon III donna des ordres.

Ils sont habitués à obéir ces esclaves de la Loi, prêts à la trahir pour une promotion, une médaille et d’ordinaire pour rien. Vos tribunaux pendant les périodes troubles obéissent aux pouvoir  dictatoriaux comme après aux vainqueurs d’iceux sans que leurs sbires aient fait amende honorable ou soient remplacés par des propres. Sur ordre ils m’acquittèrent en hiver, au nom de la loi inique ils castrèrent  Les Fleurs du mal de six poèmes au mois d’août.

Courbant l’échine devant l’empereur le tribunal replâtra.

Le temps manquait pour recommencer la besogne. On se borna a contredire les premiers attendus par un dixième et un onzième bâclés en toute hâte reconnaissant qu’en définitive j’étais un brave homme respectueux de ces valeurs que malmenait mon ouvrage qui pour ordurier qu’il fût n’en avait pas moins été longuement et sérieusement travaillé…………

Gredins.

Juges, procureurs, avocats de la partie civile vous savez que votre descendance aura honte du crime l’esprit que vous commettez en bande organisée. Prenez donc votre plaisir en hâte, bientôt le temps vus accablera ,fera de vous des fripouilles.

-Des Pinard. »

Dans la deuxième partie Régis Jauffret fait , une nouvelle fois apparaître Emma Bovary et il y a là une longue diatribe de l’intéressée qui adresse des reproches à Flaubert pour l’avoir, selon elle, maltraitée.

Et puis c’est l’agonie de Flaubert, la mort est là, elle rôde, elle l'entoure, il l'a voit ,lui parle son décès, le chagrin de Guy de Maupassant, la cupidité de la nièce Caroline et de son mari et l’enterrement.

 

Au total un livre remarquable, particulier entre l’essai et le roman et dans un style éblouissant où l'on se régale de pépites presque à chaque page. Régis Jauffret nous fait croire à ce Flaubert.  A lire absolument en cette année Flaubert. Les critiques ne s'y sont pas trompés. Et voilà comment de son côté Régis Jauffret en parle.

 

 

 


jeudi 20 janvier 2022

Jean-Noël Pancrazi: Les années manquantes

                                                                       


 

Jean Noël Pancrazi vient de publier chez Gallimard : « Les années manquantes ».J’ai presque tout lu de cet écrivain né en Algérie et qui, roman après roman évoque sa vie depuis ses années d’enfance sur les Hauts plateaux sétifiens jusqu’ à son retour en France du côté de Perpignan. Son enfance il l’a évoquée dans ;  « La montagne » dans Madame Arnoul puis dans l’évocation de la fin de vie de ses parents : « Long séjour » pour son père, « Madame Camps » pour sa mère.

Il a aussi évoqué sa propre vie en France et son homosexualité dans un magnifique roman : « quartiers d'hiver, ce roman qui évoque les années sida et son cortège de morts, « Dollars de sable » qui évoque le tourisme sexuel.


Récemment il a fait le récit de son retour en Algérie plus de cinquante ans après son départ et c’est : « Je voulais leur dire mon amour  » et c’est un retour en parti raté, gâché par les autorités du pays.

 

Et, là dans ce dernier récit : « Les années manquantes » il évoque cette période où, ses parents étant retourné ,après 1962, en Algérie ils le laissèrent prés de Perpignan chez sa grand-mère Joséphine.

Ils y évoque ses quinze ans, son sentiment d’abandon, ceux qui l’entourent comme son oncle Noël, la mort de sa grand-mère, le mauvais accueil qui fut fait aux rapatriés., le retour de ses parents et leur séparation. Il y évoque son départ pour Paris par un train de nuit pour le pensionnat du Lycée Louis Le grand où il est en Hypo Cagne, puis sa découverte de Paris , de mai 68, de l’indépendance et des nuits parisiennes.

Le livre se termine par un retour à Perpignan où toute sa famille a maintenant disparue et avec ces lignes tristes :

 « Paris n’était plus pour moi un but, une promesse, mais seulement une escale, un lieu commode de départ pour tous ces voyages, ces villes étrangères, ces hôtels- il y en avait tant eu-où j’aimais rester sans lien, sans donner de nouvelles, sans rien décider ni même chercher encore à aimer. Je n’avais rien acquis depuis le soir où j’étais parti de Perpignan avec la cantine et les draps brodés ;la vie avait passé, je n’avais rien à moi ; tous mes livres tenaient dans un unique sac de papier qu’on pouvait abandonner dans un hall sans qu’il soit considéré comme colis dangereux. J’étais seul , sans croyance, ni compagnon à rejoindre ;il n' y avait pas de maison, de terre de retour, de place pour revenir mourir, ni ici ni de l’autre côté, au cimetière corse que j’aimais tant pourtant, ce carré familial, déjà complet, comme secret dans la montagne en plein maquis sous le grand chêne. Le train allait partir ; la gare semblait déserte ;il n’y avait plus aucun écho de roulement de valises ou de chariots ; mais ils étaient là-bas, réunis dans la nuit ; c’étaient les miens ; ils ne m’avaient pas oublié ; ils venaient me dire au revoir, me rappeler que je n’étais pas aussi seul que je le croyais, avançaient sur la quai, embarrassés, ne sachant s’ils aveint le droit de monter ou non, essayant de trouver l’origine de leur erreur dans le trajet, mais ils n’en avaient pas fait -c’était la vie ; oscillant avec cette « case en moins » qu’on avait en commun, ce petit groupe de déracinés, tendres et cinglés, ces romanichels d’un autre temps qui ne jugeaient jamais, habitués à ne rien attendre, à ne rien demander, à ne pas s’installer, à ne pas se soucier d’être sauvés et qui, sans le savoir, m’avaient tout donné. »

Comme je l’ai écrit dans une autre entrée il est l’écrivain des mondes qui passent, qui disparaissent et tous ses écrits baignent dans la nostalgie, dans la tristesse des disparitions.

Et l’on retrouve toujours son style inimitable, ses longues phrases, et tout au long une sorte de tristesse, une émotion qui court sur chacune de ses phrases.

 

 


mercredi 5 janvier 2022

Les dessins de Victor Hugo

 Ma nièce Céline m’a offert pour Noel un très beau livre consacré aux dessins de Victor Hugo. Victor Hugo est évidement un de mes auteurs préférés et j’admire presque tout chez lui : les romans le théâtre (un peu moins) et la poésie avec une émotion particulière pour les Contemplations et la partie consacrée à son deuil après la mort de Léopoldine ( Pauca meae : Quelques vers pour ma fille) que j’ai lu dans quelques vidéos de ma chaîne YouTube.

Je savais aussi qu’il avait dessiné mais j’ignorai que c’était là une œuvre très abondante et très variée : il a commencé pour amuser ses enfants mais a ensuite dessiné pour s’exprimer par le biais de la caricature (il y règle quelques comptes) pour dessiner des choses vues pendant ses voyages. Il

ya de très beaux dessins des falaises d Etretat mais aussi cet extrait émouvant d une lettre de Juliette Drôle évoquant le moment où à Rochefort Victor Hugo apprend la mort de Leopoldine.
L’auteur de la préface et des commentaires nous dit tout cela et c’est passionnant. Merci Céline.



On pourra aussi écouter Denis Podalydes lire quelques poèmes tirés des Contemplations

jeudi 2 décembre 2021

Albert Camus/ Nouvelle approche de sa position concernant l'indépendance de l'Algérie

 

Je reviens, une nouvelle fois, sur la position d’Albert Camus se refusant à envisager l’indépendance de ce pays, même s’il voyait bien, au fur et à mesure du déroulement de la guerre que cette solution allait probablement survenir.

Est-ce que cela a été une forme d’aveuglement, un refus purement sentimental ou, au contraire, le résultat d’une analyse politique, contraire totalement aux idées prévalant à l’époque, mais conforme, précisément, aux idées politiques de cet écrivain ?

Je pense qu’il est important de se poser cette question qui ne l’est pas souvent dans ces termes.

Cette décision a éloigné Albert Camus, non seulement de ceux qui l’avaient déjà excommunié au moment de la parution de l’Homme révolté, mais aussi, ce qui l’a beaucoup peiné, d’amis très proches, avec lesquels il avait une relation quasi fraternelle. Je pense notamment à Jean Sénac et à Jean Daniel.

Que devons-nous penser de cette position d’Albert Camus et cela porte-t-il atteinte à l’importance de sa pensée, à l’importance des leçons qu’il continue à donner au monde ?

Beaucoup ont expliqué et continuent d’expliquer cette position par son attachement à l’Algérie, sa terre natale ?

Je pense qu’il est inutile, ici, de redire la force de cet attachement ; et l’on pourrait citer mille phrases, extraites d’un peu partout dans son œuvre où il clame cet amour qu’il qualifie, en effet, souvent de vital pour lui.

Si l’on veut s’en convaincre, il faut relire son œuvre, les pages éblouissantes consacrées à ce pays et vous pouvez aussi, lire le très beau livre d’Alain Vircondelet : Albert Camus, le fils d’Alger dans lequel vous aurez accès à mille citations sur ce thème de l’amour du pays et des raisons de cet amour.

Cette explication a, évidement, sa part de vérité mais elle ne peut, à mon sens, tout expliquer.

Et cela d’autant moins qu’Albert Camus a été, dès sa toute jeunesse et tout au long de sa vie d’une grande lucidité sur la colonisation et que l’on peut dire, qu’avant beaucoup, il a été anticolonialiste en montrant les erreurs et même les crimes de cette politique coloniale.

Il faut donc ne pas oublier ses multiples écrits depuis « Misères en Kabylie » où il écrit, avant que ce ne soit dans l’actualité, que l’attitude de la France est inacceptable et qu’elle conduira inéluctablement au drame.

Comment dès lors, malgré ces jugements portés très tôt et avant même que les Algériens eux-mêmes, ne réclament l’indépendance, Albert Camus n’a pas été conduit à œuvrer pour cette indépendance ?

Je considère qu’expliquer sa position en se plaçant sur un terrain « sentimental » est, à la fois, insuffisant et très injuste car c’est faire l’impasse sur la lucidité et la pensée de cet homme.

Pour ma part je suis de plus en plus convaincu que sa position était en réalité justifiée par toute sa philosophie et que, l’avenir, c’est-à-dire ce qui est advenu, permet de dire qu’il n’avait pas tort sur son analyse même si la force de l’histoire et de la politique conduisait inévitablement à l’indépendance.

Autrement dit, connaissant les combats politiques de Camus, il n’était pas possible qu’il soutienne ceux qui luttaient pour l’indépendance à la fois dans la façon dont ils menaient cette lutte et dans les objectifs qu’ils se donnaient. Je ne parle pas ici du peuple Algérien mais bien des politiques, des dirigeants qui ont conduit ce mouvement.

On sait, et je n’insiste pas sur le fait, que dans sa vision politique, Albert Camus a lutté de toute son énergie et de toutes ses convictions contre deux fléaux de son époque et plus généralement de l’histoire humaine : le totalitarisme et le terrorisme.

Contre le terrorisme il publie dès 1949 sa pièce « Les justes » et contre les totalitarismes c’est l’ « l’Homme révolté » qui date de 1951, autrement dit des pensées qui ne sont pas liées à la guerre d’Algérie mais bien le fondement profond de son œuvre.

Dès lors s’abandonner et admettre des régimes totalitaires ou le recours au terrorisme, cela ne peut pas être Camus car il aurait dû renier tout ce qu’était sa pensée  !

Or ceux qui ont conduit la guerre d’indépendance et qui ont d’ailleurs par la suite accaparer le pouvoir, ont usé très clairement et ouvertement du terrorisme et avait comme objectif un pouvoir totalitaire.

Ecrivant cela, je sais que je vais entrainer des polémiques et des critiques. Mais je ne pense pas cependant me tromper ; et l’actualité de l’Algérie depuis l’indépendance, me permet de dire que cette analyse est conforme à la vérité et qu’aujourd’hui beaucoup d’algériens eux-mêmes le pensent et veulent changer de modèle politique. Le Hirak, bien qu’ambigu, n’est-il pas la traduction du trouble des Algériens qui disent vouloir « reconquérir » leur indépendance ?

D’abord le recours au terrorisme et au terrorisme le plus violent et barbare, est évident, acté par l’histoire, et qui n’a d’ailleurs jamais été renié et condamné par les Algériens. Or ce terrorisme s’exerçait, là encore l’histoire est claire, à la fois contre les européens en Algérie mais aussi contre des Algériens hostiles au FLN.

Pensez-vous dès lors, que celui qui avait réfléchi, écrit et condamner le terrorisme dans de nombreux écrits (récits et pièce de théâtre), pouvait passer sur ces crimes et affirmer, par exemple, de manière odieuse ,ignominieuse, comme Sartre dans sa préface au livre de Franz Fanon : Les damnés de la terre :

«  Le premier temps de la révolte, il faut tuer : abattre un Européen, c'est faire d'une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé ! Restent un homme mort et un homme libre »

Il semble d’ailleurs que Franz Fanon aurait contesté cette phrase et aurait voulu en parler avec Sartre sans pouvoir le faire en raison de sa mort.

Quoiqu’il en soit, voyez-vous Camus écrire ce genre d’horreur inacceptable ? Non bien sûr.

Ce terrorisme était-il inévitable comme certains l’ont théorisé ? Camus sur ce point a souvent cité Ghandi et sa non-violence.

En second lieu, le grand combat de Camus est celui contre les totalitarismes qui, sous prétexte de justice, le voyez-vous accepte d’enlever les libertés et même de tuer ?

Or l’histoire montre clairement encore que ceux qui dirigeaient la guerre d’indépendance, avaient en vue, selon les clans, soit le totalitarisme communiste soit le totalitarisme islamique.

C’est le livre de l’historien Roger Vetillard : « La guerre d’Algérie : une guerre sainte ? » qui m’a conduit à cette réflexion sur la position de Camus.

Là encore ce qui est advenu a montré que telle était le sort réservé à l’Algérie par ces dirigeants et que ce pays a connu d’une part les dérives du collectivisme et les dérives de l’islamisme et qu’il n’est toujours pas sorti de ces idéologies, certes contradictoires mais également destructrices.

L’Algérie depuis son indépendance a connu l’enfermement, le refus de l’ouverture, l’absence de démocratie et des droits de l’homme tout ce que Camus défendait.

Pouvait-il dès lors et conscient de cela, prendre le parti de cette indépendance ?

Beaucoup parmi ceux qui avaient soutenu ce mouvement d’indépendance et je pense à Jean Sénac et à ces beaux poèmes sur l’avenir du pays indépendant, sur l’ouverture et la liberté qu’il croyait advenir, ont bien vu finalement que ce n’était de leur part que des rêves qui ne se sont jamais accomplis.

Alors, si dans la position d’Albert Camus, il y a incontestablement une erreur d’appréciation sur la force de la volonté d’indépendance, sur la volonté du peuple Algérien de parvenir à cette indépendance en acceptant, provisoirement pensait-il peut être, un régime politique fermé et liberticide, il n’était pas possible au combattant du terrorisme et du totalitarisme de soutenir ce qui se passait  et ce qui allait arriver. Camus dans une lettre à Jean Grenier avait bien vu ce qui se préparait: Il écrivait " ils veulent écarter du pays tous ceux qui ne seront pas musulmans"  Olivier Todt. Camus, Une vie. Gallimard. p. 630-631

Albert Camus était pris en tenaille entre ses convictions profondes et la force destructrice de l’histoire qui avance sans se soucier des nuances. Et qui est, comme on l’a souvent écrit, tragique.

On trouvera ,ici la vidéo de ce texte.

                                                               

                                                                                    


                                                             

 

mercredi 1 décembre 2021

Mohamed Mbougar Sarr: De purs hommes

 Après avoir lu "La plus secrète mémoire des hommes " prix Goncourt 2021 j'ai voulu encore mieux connaître cet écrivain Sénégalais et je viens de terminer ce qui est son troisième roman : "De purs hommes" dans lequel il aborde de manière originale la question de l'homosexualité au Sénégal mais, en réalité dans beaucoup de pays musulmans.

Tout le récit part d'une vidéo affreuse qui circule sur les réseaux sociaux dans laquelle on voit des gens déchainés et haineux déterrer (oui vous avez bien lu : déterrer) un cadavre dans un cimetière musulman au pretexte que ce cadavre était , dans sa vie récente, un homosexuel!

Partant de cette scène odieuse l'auteur , professeur de littérature, va enquêter pour essayer de comprendre (comment peut-on comprendre de tels agissements!) et le roman va analyser de manière subtile la situation et comment ce genre de réactions peut avoir lieu sous l'effet de la religion (il y a de longs passages sur le rôle des Imams) de l'ignorance et du conformisme. Cette recherche va lui valoir des ennuis . On va l'interdire d'enseignement puisqu'il a évoqué dans son cours un poète comme Verlaine ce qui ,pour les gouvernants arriérés est faire du prosélytisme pour l'homosexualité, des rumeurs sur sa propre sexualité vont courir le mettant en danger.

Tout cela est tellement odieux, tellement barbare que le lecteur occidental a de la peine à le croire vrai et, pourtant on sait que la bêtise, l'aveuglement et l'hypocrisie sont assez bien partagé!

C'est un roman captivant qui montre l'effet néfaste des religions et de l'ignorance et d'ailleurs cela continue puisque l'auteur est victime , au Sénégal, d'une campagne assez haineuse et homophobe comme le montre cet  article et on lira avec intérêt ce que l'auteur disait lui-même de son roman et de ses intentions dans un entretien au  Monde

lundi 22 novembre 2021

Mohamed Mbougar Sarr: La plus secrète mémoire des hommes

 Le prix Goncourt 2021 a, comme on le sait été attribué à un jeune (31 ans) écrivain Sénégalais dont le roman :La plus secrète mémoire des hommes      avait déjà connu le succès même avant d'être primé. Il a déjà été reçu sur divers plateau de radio et de télévision et il y a exprimé , chaque fois , un point de vue original sur la littérature. Ce roman que l'on ne peut résumer tant il est foisonnant et dont on ne peut pas dire  "de quoi il parle" le romancier disant dans son œuvre que c'est une question "débile" et qu'un roman ne parle de rien mais dit tout!

Je dirai cependant que c'est d'abord une extraordinaire analyse de la littérature et que l'on y voit le lecteur, l'écrivain , les critiques mis en avant avec un verbe haut en couleur mais qui touche particulièrement juste.

Ainsi on appréciera la critique qu'il fait de la littérature en langue française des africains qui, après être porté au pinacle fait l'objet de critiques qui sont toujours les mêmes: trop africains ou pas assez, de toute manière jamais à sa réelle place!

Il y a un fil rouge pour ce roman. C'est la recherche par un jeune écrivain de l'unique roman écrit dans les années trente par un noir,  T C Elimane qui connut un succès certain puis fut oublié.  Son livre devenu introuvable n'était connu que de quelques initiés. A partir de cette recherche le roman est plein de digressions aux quelles on se laisse prendre et, il est vrai, que malgré son abondance on reste intéressé constamment et l'on admire le style et certains aperçus originaux sur la vie, le temps, le monde. 

Il nous montre, dans des pages inspirées, dans l'histoire de cet Elimane qui quitte le Sénégal pour la France, qui écrit un livre et disparait comment certains africains ont été attirés par la culture du colonisateur et ont voulu se l'approprier, abandonnant un peu la leur.

Il y a aussi une sorte de suspens dans ce roman car l'on attend page après page ce qu'est devenu ce T C Elimane, l'écrivain d'un seul livre et totalement disparu aussitôt après. Va t-on le retrouver et reconstituer son histoire?

Même si l'on se prend à cette histoire , ce roman est quelque fois un peu touffu et il arrive que l'on s'y perde un peu. Par contre il y a , souvent des idées intéressantes sur la force de l'écriture, de la littérature et sur le sort particulier des écrivains des pays colonisés. 

Je citerai notamment cette phrase: " Cet avertissement nous disait, à nous écrivains africains: inventez votre propre tradition, fondez votre histoire littéraire, découvrez vos propres formes, éprouvez-les dans vos espaces, fécondez votre imaginaire profond, ayez une terre à vous, car il n ' y a  que là que vous existerez pour vous, mais aussi pour les autres..................Tu sais: la colonisation sème chez les colonisés la désolation, la mort, le chaos. Mais elle sème aussi en eux-et c'est la réussite la plus diabolique-le désir de devenir ce qui les détruit."

On lira  ces quelques critiques et il y en a beaucoup d'autres.

Par exemple et 

encore