mercredi 8 juin 2022

Bernard de Fallois: Sept conférences sur Marcel Proust.

 Bernard de Fallois est connu comme éditeur mais il a été surtout un enseignant et un fin connaisseur de l'œuvre de Marcel Proust au sujet duquel il a fait sa thèse. A cette occasion il a eu la chance de rencontrer l'écrivain André Maurois qui avait publié un livre sur Proust et  André Maurois le mit en relation avec une parente de Marcel Proust ,Madame Mante-Proust  qui détenait des milliers de pages non exploitées de l'auteur de la Recherche. Il en fit son miel.

Ses sept conférences sont extrêmement intéressantes  et disons tout de suite qu'elle sont très abordables même pour qui n'est pas familier de la critique littéraire ni de l'œuvre de Proust.

Je mentionnerai ces thèmes intéressants.

Le premier c'est la chronologie de l'œuvre. Il est assez courant de dire que Marcel Proust, riche héritier qui pouvait vivre sans travailler, n'a commencé à écrire son œuvre que passé la trentaine et qu'il est mort à 52 ans avant de totalement la publier. Or, M. de Fallois montre que cela est inexact et que Marcel Proust a, en réalité, commencé a travailler dés sa vingtième année et qu'il a engrangé ainsi ce qui, par la suite , lui a permis d'écrire son chef d'œuvre.

La seconde idée intéressante est la façon dont Marcel Proust envisagé la critique littéraire. Le XIX ° siècle avait vu le travail d'un critique très important en la personne de Sainte Beuve, lequel avait comme théorie que, pour bien connaître une œuvre et la comprendre, il fallait connaître la vie de son auteur. Or, Marcel Proust prend exactement le contrepied de cette théorie et estimant, lui, que l'œuvre d'un artiste se suffit à elle-même et que la vie de l'auteur, ce qu'il pensait, qui il voyait, les évènements petits et grands de sa vie sont sans importance. Marcel Proust élabore, à cette occasion , sa théorie des "deux moi" ,le moi du particulier et le moi de l'artiste.

On peut évidement discuter cette position de Marcel Proust et il aura été, sur ce point, très malheureux puisqu'"il est un des écrivains dont on la plus scruté les moindres détails de sa vie!

Dans une autre conférence Bernard de Fallois montre en citant de nombreux passages de la Recherche que Marcel Proust a le sens du comique et qu'il y a donc dans cette œuvre nombre de passages où le lecteur s'amuse, ce qu'a priori on aurait pas pensé d'une œuvre qui est placé si haut!

Enfin il aborde dans deux conférences distinctes les deux grands problèmes qui sont traités dans cette œuvre: la description du sentiment amoureux sous toute ses formes, sa naissance, son développement et sa mort et cela au travers de l'histoire de différents personnages: Schwan, Le Baron de Charlus etc..

Et enfin dominant et faisant de cette œuvre un chef d'œuvre très nouveau la notion du temps et de la mort.

Moi qui ait toujours été intéressé par la fuite du temps j'ai trouvé dans ce romans des aperçus  géniaux. Il commence à aborder cette notion du temps dans son analyse du sentiment amoureux en montrant comment lorsque l'amour s'est éteint on a peine à croire qu'il ait existé et donné tant de soucis. Il analyse aussi et c'est ce qui est connu par tous la différence entre les souvenirs qui reviennent à vous de manière, disons, intellectuel et qui sont extérieurs à la personne et ceux qui reviennent à l'occasion d'un détail (la fameuse madeleine trempé dans une tasse de thé ou la marche sur des pavés disjoints) qui font vraiment revivre le fait passé. Bien sûr il évoque la mort au travers du récit de la mort de sa grand mère, la mort de Bergotte l'écrivain foudroyé dans un musée en regardant une vue de Delft et il en vient à conclure que la mort n'est pas unique et que nous mourrons , d'une certaine façon, tous les jours, avec la disparition de ce qui faisait nos vies.

Enfin, dans le Temps retrouvé, Marcel Proust nous montre les effets dévastateurs du temps en décrivant une réception où se rend le narrateur prés de quarante après qu'il ait connu ces personnes et la description de tous ces gens qu'il a connu fringants et qui sont des vieillards est une scène dont on se rappelle  longtemps après l'avoir lu. 

Ces conférences donnent envie de lire ou de relire la Recherche du temps perdu et le temps retrouvé. 


                                                                       


mercredi 11 mai 2022

Julian Barnes: L'homme en rouge

 


                                                   


 


Je viens de passer d’agréables moment en lisant le livre de Julian Barnes : L’homme en rouge.  Dans ce livre il évoque le voyage en Angleterre à Londres que firent ensemble trois personnalités originales : Le Comte de Montesquiou , le fameux modèle du Baron Charlus de Proust, le Prince de Polignac et le Docteur Pozzi, très célèbre à l’époque.

Ce livre est captivant en ce qu’il évoque une époque disparue, des personnalités hautes en couleur et qu’il utilise à la fois des références littéraires et picturales.

On rencontre les écrivains de l’époque les frères Goncourt, Jean Lorrain, Flaubert, Oscar Wilde et d’autres encore et l’auteur nous fait partager son amour de la peinture à travers l’analyse des tableaux célèbres de John  Singer Sargent, de James Whistler, de James Tissot.

La couverture du livre dans la collection Folio reproduit une partie du portrait de Pozzi par Sargent et le livre contient des reproductions de tableaux, malheureusement de noir et blanc des autres peintres que j’ai cité.

Mais ce récit est aussi en dehors des questions littéraires et picturales une évocation du snobisme, du dandysme et certains des personnages évoqués tiennent des propos très souvent très spirituels mais aussi souvent très « vachards »

C’est la vie de Samuel Pozzi qui fait la trame de ce livre, vie professionnelle d’un célèbre chirurgien, titulaire de la première chaire de Gynécologie créée pour lui, vie amoureuse et mondaine.

Mais on y trouve aussi des développements sur la vie de beaucoup de personnes de son temps  du milieu littéraire et artistique et c’est donc toute cette partie du siècle qui défile dans ce livre et qui en fait l’intérêt.

Une anecdote qui donne le ton de ce livre:

"Quand Wilde réapparu à Paris en 1898 après sa sortie de prison, Fénéon fut un de ceux qui l'accueillirent ouvertement;;;mais Wilde avait souvent le moral au plus bas, et il avoua à Fénéon  qu'il avait été tenté par le suicide et avait voulu se noyer dans la Seine. Sur le Pont Neuf, il avait vu un homme d'aspect étrange penché sur l'eau. Le jugeant tout aussi désespéré que lui, Wilde lui avait demandé: "Êtes vous aussi un candidat au suicide? Non avait répondu l'homme, je suis coiffeur!" D'après Fénéon, ce coq-à-l'âne avait convaincu Wilde que la vie était encore assez comique pour être endurée."

 

lundi 18 avril 2022

René Fregni: Minuit dans la ville des songes



                                                                 




 Ce livre présenté comme un roman est en réalité une sorte d'autobiographie, une histoire de formation et surtout un magnifique éloge de la lecture. La vie de Renè Fregni , né à Marseille et y ayant vécu de nombreuses années est intéressante à plus d'un titre car c'est une sorte de roman d'éducation. Le héros a été un enfant turbulent, mauvais élève, rétif a toute forme d'autorité et qui a désolé une mère aimante et qu'il aimait pourtant beaucoup. 

Il ya de belles pages sur cet amour maternelle mais qui n'a pas réussi à l'empêcher de faire ,comme on le dit, des bêtises. Evidement faisant ses "bêtises" il les regrettait aussitôt et était malheureux de peiner sa mère et il a cette phrase à la fois belle et si vrai toujours. Il vient d'être exclu de l'école: " Tête basse, sans un mot, plus discrète que le silence, ma mère allait attendre son bus ,mon livret à la main. Fallait-il que mon coeur soit de pierre pour imposer à cette femme, si douce, et qui m'aimait tant, unetelle tristesse. Ce sont les seuls regrets de ma vie et ils ne servent à rien."

On le retrouve donc en cavale ou en prison très souvent mais là n'est pas l'essentiel de ce beau livre qui est un éloge de la lecture , de la littérature laquelle va le sauver.

Il a commencé à lire grâce à un aumonier dans un quartier disciplinaire et la lecture ne le lâchera plus, il y trouvera le dépaysement, le rêve, la réalité.IL lira les grands auteurs partout où il sera. Il y aura dans sa vie des moments de grâce, des moments lumineux comme ce séjour en Corse ,à Bastia après avoir déserté de l'armée. Il faut lire ces pages magnifiques magnifique hymne à la beauté de la Corse, de la mer, de la méditerranée et de la mentalité corse. 

"Je ne possédais rien, même pas un lit pour dormir, une table pour manger, une chaise pour m'asseoir. Deux chemises et mon blazer suspendus à une ficelle tendue dans la chambre. J'avais la lumière immense de la mer, l'odeur du maquis, l'eau fraîche d'une source, tous ces arbres qui allaient fleurir, des livres que je choisissais moi-même, que je comprenais maintenant. J'étais l'homme le plus riche du monde, ma liberté était sans limite....... Je vécus sur cette colline, au dessus de Bastia, dans ce dépouillement, entre la page d'un livre et celle de la mer, la plus belle année de ma vie."

De là il errera en Grèce puis en Turquie et reviendra dans a région natale à Manosque où il tentera de faire oublier qu'il est déserteur.

Puis ce sera Aix où il vivra une vie d'étudiant sans l'être vraiment et deviendra un soignant  apprécié dans un hôpital psychiatrique, passera des diplômes et finira par se faire rattraper pour purger sa condamnation a trois ans d'emprisonnement pour désertion et deviendra écrivain.

En racontant ces pérégrinations il pense et évoque les livres qu'il a lu: Dostoïevski, Albert Camus et l'Etranger et Giono pour lequel il a une très grande admiration parce qu'il sait, comme personne , évoquer cette région autour de Marseille mais aussi Céline et d'autres encore.

Lire c'est aussi pour lui entendre la voix de sa mère qui, lorsqu'il était enfant, assis sur ses genoux lui lisait d'une voix tendre Les Misérables ou Sans famille.

Magnifique livre évoquant des paysages somptueux , des livres, une littérature qui l'a sauvé.  En terminant ce beau roman, on se dit que ce jeune si rétif à l'autorité et qui a fait tant et tant de bêtises avait cependant un bon fond puisque la pensée de sa mère et la littérature ont réussi à lui éviter le pire et il donne à penser que même chez le délinquant apparemment le plus compromis il y a un fond positif qu'il faut savoir trouver. Ici la clé a été la littérature.

Et je ne peux pas terminer sans citer cette conclusion si émouvante de son livre:

"Je n'ai pas de bibliothèque. Les livres, je les ai ramassés partout, laissés partout. Je suis un fugitif. J'ai lu Giono dans un cachot glacé, Camus face à des champs de tabac, Dostoïevski sur les rochers de Bastia, devant la mer. J'ai découvert Jim Harrison dans la chambre d'une étudiante, Carson Mac Cullers dans un train qui longeait le Rhin.

J'ai lu sur tous les chemins, au sommet des collines, enfermé dans les cabinets de l'hôpital, adossé à tous les talus. j'ai lu dans des gares, des bus, je ne sais plus où sont tous ces livres, ils vibrent en moi, à la pointe de chaque nerf, dans chacune de mes cellules.

Je suis devenu en lisant Meursault, Raskolnikov, le Grand Meaulnes. J'aime les vagabonds, les errants, tous les picaros, Don Quichotte, Bardamu... Je marche la nuit avec Jean Genet, sur toutes les routes poussiéreuses d'Europe. Je fais partie de ce peuple anonyme des lecteurs. Chacun de nous est assis dans sa chambre, un livre à la main, et nous voyageons dans un immense rain qui n'existe pas." (p. 252)

On peut écouter,  René Fregni parler de son livre dans la Grande Librairie




mercredi 13 avril 2022

Un occident décadent?

 Un occident décadent ?

Que ce soit du côté des islamistes (mais aussi de certains musulmans), du côté de la Turquie d’Erdogan, du côté de la Russie de Poutine, dans quelques monarchies dictatoriales ou militaires ou encore dans quelques pays européens de l’Est comme la Pologne de Monsieur Orban ou la Hongrie on entend ce refrain, mille fois répétés, selon lequel l’occident et ses valeurs seraient la preuve d’une décadence qu’il faut combattre.
Cette idée on la retrouve chez beaucoup de musulmans soit dans leur pays soit en France dans les quartiers et ce rejet de « l’ occident » est ,à nouveau réapparu au grand jour à l’occasion de la guerre menée par la Russie en Ukraine où l’on a pu constater , en Tunisie par exemple, une forme de soutient à Poutine par rejet de l’occident !
Cette affirmation sur la décadence de l’occident est à la fois complétement fausse et très dangereuse car elle conduit souvent ceux qui la portent à l’extrémisme et à la violence et entrainent des pouvoirs autoritaires et liberticides et ce n’est pas parce qu’ils répètent cette affirmation quelle est vraie !
Non content de refuser ces valeurs ils affirment souvent qu’il faut les combattre au besoin par la violence pour échapper à cette prétendue décadence !
Examinons d’abord quels sont les signes de ces valeurs décadentes ?
De manière générale c’est la liberté qui est visée : liberté d’expression , de manifestation, de discussion car pour ces idéologies ultra conservatrices la discussion libre et l’appel à la raison est déjà le premier signe de la décadence.
Plus précisément des principes comme l’égalité des hommes et des femmes, le fait que les femmes puissent librement mener leur vie, s’habiller librement, travailler , vivre de la façon dont elle le souhaite, ne pas être soumises aux hommes et ne pas se contenter d’être des mères et des femmes au foyer, éloignées de l’éducation est l’objet de critiques et de restrictions dans ces idéologies à la manière des talibans ou de façon plus subtile mais tout aussi dangereuse. Les islamistes en sont évidemment les premiers tenant et ceux qui briment le plus ce principe, mais les autres suivent aussi ces analyses.
Autre critique des valeurs concernant le droit de chacun de vivre sa sexualité comme il l’entend. Dans les idéologies que j’évoque seul le modèle un homme/une femme et dans le mariage serait admis et le reste la démonstration de la décadence !
Cette affirmation passe même quelques fois par la négation, contre toute évidence, de l’inexistence dans ces pays de l’homosexualité par exemple, ce qui est à la fois évidement faux et complétement ridicule, l’histoire millénaire étant là pour le démontrer.
Inutile de dire que dans ces pays se développe une hypocrisie absolue ,les gens vivant cachés, honteux. Que ce soit les homosexuels ou les femmes des comportements complétement hypocrites se mettent en place dans tous les milieux y compris dans ceux qui développent les condamnations et ils osent appeler cela la morale!
Ces pays et ces idéologies condamnent donc ces comportements et ces libertés en les déclarant immorales alors que d’une part ils favorisent l’hypocrisie bien plus immorale et que d’autre part ces pays sont, souvent et même, disons le toujours, ceux où règnent la corruption et les passe droits les plus honteux qui, eux ,sont sans doute des comportements moraux !
Ceux qui prétendent penser nous disent que l'explication de cette prétendue décadence serait l'absence de "spiritualité" de cet occident préoccupé seulement de consommation!
Je note seulement que c'est en occident et beaucoup moins ailleurs qu'il y a le plus de créativité, d'inventions scientifiques et techniques et de création de littérature et d arts et si la "spiritualité" dont on parle est dans ces pratiques de la religion qui confirment, le plus souvent, à de la bigoterie et de l'hypocrisie je pense qu'il vaut mieux s'en passer.
J'ajoute que l'attraction des pays occidentaux est nettement supérieur à celle des autres et cela devrait questionner les partisans de cette thèse de la décadence du monde occidental!
Notons, en effet, que les religions ont, hélas, une immense part de responsabilité devant ces attitudes partout où ces idées se développent, que ce soit l’Islam mais aussi les Orthodoxes et les intégristes chrétiens.
Il faut donc lutter de manière permanente pour mettre ces pays et ces idéologues face à leur hypocrisie et à leur aveuglement.
Non les valeurs dites occidentales n’ont rien de décadentes et favorisent, au contraire, la marche de l’humanité vers plus de liberté, plus de responsabilité et moins de cette hypocrisie sociale qui a fait tant de mal depuis si longtemps en empêchant de vivre heureux tant de gens qui n’étaient une menace pour personne.
Les régimes ,le plus souvent autoritaires qui soutiennent cette thèse sont parmi les plus corrompus et ceux qui maltraitent le plus leur peuple et qui sont dans le déni de la réalité. Ils veulent avoir à faire-en tous cas c’est ce qu’ils disent- à une humanité qui n’a jamais existé et ils se refusent à laisser vivre des citoyens qui n’ont pas choisi leur façon d’être et de se comporter en les rabaissant et en les brimant. Ils ont perdu face à l’histoire et ils faut le leur dire et le leur répéter, même s’il est illusoire de penser que l’on parviendra à secouer des millénaires d’obscurantisme et que l’on fera certains réfléchir par eux-mêmes. !

mardi 15 mars 2022

Histoire de la guerre d'Algérie: Les documentaires

 

Pour le soixantième anniversaire de l’indépendance de l’Algérie Arte et France 2 ont diffusé deux documentaires.

Sur Arte le documentaire réalisé par Raphaëlle Blanche  

et sur France 2 celui de M.Benhamou et Stora.

 J’ai évidemment regardé les deux avec intérêt et je dois dire que, pour moi, il n  y a pas photo : celui de Benhamou et Stora est beaucoup plus intéressant et complet que celui d’Arte.

En ce qui concerne celui d’Arte voici ce que j’écrivais aussitôt après sa diffusion. C’est un documentaire intéressant en raison de ces nombreux témoignages qui donnent une vision humaine à ce conflit.

Je lui reprocherai cependant de ne pas donner suffisamment de cadre large qui permette de se faire une idée générale de la période.

Ma première réaction est que ce documentaire est assez peu documenté et- je pense que ce n’est pas faute d’avoir la documentation- sur le terrorisme algérien.

On nous présente des actions de guerre contre l’armée française et contre les administrations et cela est normal mais on oublie -où en tous cas l’on minimise beaucoup trop, les actes terroristes contre les populations civiles et donc contre des innocents, terrorisme qui a été important, et théorisé.

Terrorisme qui a touché aussi une partie des algériens qui n’obéissaient pas aux mots d’ordre du FLN ou qui faisaient partie d’autres organisations. Le massacre de Melouza n’est pratiquement pas évoqué ! Terrorisme contre les civils relancé régulièrement pour attiser la haine dès que le FLN était en difficulté.

Or cet aspect d’abord de l’instauration d’un parti unique par la force du terrorisme et du terrorisme contre les civils donne à cet guerre sa véritable nature et a, d’ailleurs été à la source de toutes les dérives du pouvoir après la guerre, dérives dont souffre encore l’Algérie d’aujourd’hui.

Dès lors faire l’impasse sur ces questions c’est ne rien comprendre ni au passé ni au présent.

Tout cela je ne le dis absolument pas pour diminuer les fautes gravissimes du pouvoir français, sa violence , son rejet de ses propres valeurs, l’utilisation de la torture et sa faute initiale de l’invasion d’un pays et de son assujettissement par la force brutale, l’accaparement de ses terres, sur l’attitude criminelle de l’OAS, de la bêtise des petits européens qui ont soutenu le pire mais je considère que tout doit être dit et, minimiser d’un côté, c’est ne pas faire la réelle histoire tragique de cette guerre.

Au total ce documentaire reste intéressant par le côté humain des témoignages mais n’est pas d’une grande utilité pour comprendre historiquement cette histoire complexe.

Je vais maintenant regarder le documentaire de Stora et Benhamou et j’en dirai aussi mon analyse.

 

Le documentaire de Benhamou et Stora a le mérite (très important) de reprendre toute la période coloniale donnant ainsi à voir toute l’histoire et non sa dernière séquence et d’aborder clairement, sans commentaires inutiles, les actions de toutes les parties à cette guerre.

On quitte ce documentaire complétement atterré, confondu par l’attitude du pouvoir , celle des européens d’Algérie. Toutes ces parties se sont comportés de manière à la fois totalement imbécile, inintelligente et injuste, tournant le dos, dés le début et tout au long de la longue période, aux valeurs de la France et  avec une violence et une injustice condamnable qui ne pouvaient que conduire à l’échec et à la solution que l’on a connue.

Tous les partis politiques se sont déshonorés dans cette entreprise de colonisation et dans la façon dont elle a été menée : Que les socialistes (F. Mitterrand, Robert Lacoste , Guy Mollet) se soient comportés ainsi en dit long sur la dérive, déjà ,à l’époque des socialistes !

 Le seul qui sauve l’honneur des politiques est Mendes-France mais il est vite écarter !

Et pourtant quelques hommes et notamment Albert Camus ont alerté de manière forte, claire, convaincante sur les dérives inacceptables et sur les solutions. Tout au long du documentaire on se réfère à ce qu’a dit et écrit Camus et il est clair qu’à chaque grande étape il a donné un point de vue juste qui malheureusement n’a pas été suivi, loin de là.

1939 dans Misères en Kabylie il attire l’attention sur l’injuste traitement infligé aux algériens. Il n’a que 22 ans ! et déjà , relisez ces textes il dit tout.

1939 il  adhère au parti communiste non pas parce qu’il est communiste mais parce que c’est le seul parti qui soutient la cause des algériens. Il quitte ce parti le jour où , sur ordre de Moscou, le parti s’éloigne des algériens.

1945 il condamne la répression qui a eu lieu à Sétif et en montre les horreurs et les excès et cela après que les algériens se soient battus pour la France !

Il soutient clairement les mouvements celui de Messali Hadj, les idées de Ferhat Abbas et s’insurge contre le traitement qui est fait à ces personnages politiques, alors modérés, montrant que la répression contre eux ne fait que les grandir aux yeux de leur peuple !

Il soutient le projet Blum-Violette qui aurait pu faire évoluer la question et qui sera enterré par les politiques sous la pression des ultras.

Il montre comment ces gens ont refusé les appels du pied des nazis et pour certains ont combattu avec la France sans en recevoir la reconnaissance.

On peut dire qu’Albert Camus est le révélateur des toutes les occasions perdues, qu’il a été une grande voix qui disait la vérité et préconisait ce qu’il aurait fallu faire et, dans ce documentaire il est comme un fil rouge ,le contrepoint de toute la bêtise.

Et même là encore , alors que peut être une solution négociée aurait pu être trouvée, le détournement d’un avion avec les dirigeants de la guerre a été une autre faute considérable commise par les ultras , entrainant un regain de tension et la condamnation de la communauté internationale. Beau résultat en vérité !

Le documentaire montre aussi et c'est la différence avec celui d'Arte le terrorisme du FLN contre les civils, sa vocation totalitaire lorsqu'il fait assassiner en nombre les partisans de Messali Hadj et là encore Camus dans un texte pointe ce totalitarisme en marche. Il ne s'est pas trompe et la suite l'a amplement démontré.

Enfin pour finir la bêtise criminelle de l’OAS que certains encore aujourd’hui essayent de justifier et qui est injustifiable et qui a commis des crimes odieux .

Enfin il montre la manière choquante dont la France et De Gaule ont accueilli les européens d’Algérie et l’attitude déshonorante de la France et de de Gaule en ce qui concerne les harkis., attitude qui constitue une indiscutable tâche sur celui qu'aujourd'hui tout le monde honore.

On sort de ce documentaire en se disant que outre la violence et la spoliation ce qui a été le plus dommageable dans tout cela c’est l’infini bêtise d’une majorité de pieds noirs et du pouvoir politique qui ont tourné le dos au bon sens et à la justice. Voilà où tout cela les a mené ! Une véritable tragédie grecque où l’on voit le malheur en marche de manière inexorable. Mais ici ce ne sont pas les Dieux ou le destin qui sont en cause mais les hommes qui se refusent à appliquer leurs propres valeurs et qui gèrent tout cela sans intelligence et sans cœur.

Là encore Albert Camus avait, semble-t-il compris cela et après son appel pour une trêve civile en 1956 il s’est arrêté d’écrire car disait-il a son maître Jean Grenier : «  on écrit pas pour dire que tout est fichu…. » On ne l'a pas écouté quand il était temps.

Ce documentaire restera , à n’en pas douter, un document essentiel pour désormais évoquer l’Algérie et la guerre d’indépendance.

 

mercredi 9 février 2022

Alain Vircondelet: Albert Camus et la guerre d'Algérie. Histoire d'un malentendu.

                                                                 

                                                          

                                                

J’attendais le livre d’Alain Vircondelet : « Albert Camus et la guerre d’Algérie. Histoire d’un malentendu » avec un grand intérêt. Je connaissais ses livres sur l’ Algérie : Alger l’amour , Maman la blanche et Albert Camus fils d’Alger et j’ai toujours apprécié à la fois son style littéraire et ce qu’il disait de l’amour de son pays, de sa nostalgie, sentiment que j’éprouvais moi-même et qu’il savait écrire.

Concernant ce rapport de Camus avec la guerre d’Algérie c’est , évidemment , une question absolument centrale et elle a été tout a fait  centrale pour Albert Camus  comme il le montre bien.

 Je dirai d’abord que ce livre est écrit par un écrivain et le lecteur aimera la façon dont Alain Vircondelet se saisit de  cette question mêlant des faits historiques, les analyses de Camus et sa propre analyse dont la dominante me semble littéraire plus que politique. Ce n’est donc pas un livre d’historien même si l’histoire n’est pas du tout négligée et qu'elle est, au contraire décrite dans le détail.

Ce mélange d’histoire et d’analyse littéraire rend le livre parfois complexe mais permet de voir, si je puis dire, se créer et évoluer la pensée de Camus sur cette guerre. Alain Vircondelet cherche à aller au plus profond de ce que ressent Albert Camus.

Il analyse évidement la position de Camus en face de la question de l’indépendance du pays. Comme beaucoup il montre que Camus ne pouvait envisager de quitter ce pays mais il le fait de manière très approfondi en remontant à toute l’histoire personnelle de cet écrivain. 

C’est presque à une psychanalyse qu’il se livre en insistant , par exemple, sur tout ce qu’il a vécu à Tipaza, sur les leçons de Tipaza et sur  les leçons de son père avec sa maxime : « un homme ça s’empêche » leçons qui sont  à la source de sa position si controversée.

Il montre longuement comment Camus dès ses débuts, très jeune encore critique fortement les méthodes du pouvoir colonial.

Amour de cette terre : oui, lutte contre le pouvoir colonial :oui.

Mais par contre Albert Camus ne peut accepter le terrorisme qui s’attaque aux victimes innocentes. 

Alain Vircondelet montre très bien ce terrorisme du FLN, il décrit ces actes odieux comme les attentats dans les bars du Centre d’Alger (p.155)  et il montre comme d’autres l’ont fait avant lui les positions opposées de Sartre (et sa phrase odieuse) et  de Camus sur ce thème du terrorisme qu’il ne peut absolument pas accepter.  

D’ailleurs en ouverture du livre Alain Vircondelet rappelle cette phrase de Camus :  « Ghandi a prouvé qu’on pouvait lutter pour son peuple et vaincre, sans cesser, un seul jour de rester estimable. Quelle que soit la cause que l’on défend, elle restera toujours déshonorée par le massacre aveugle d’une foule innocente où le tuer sait d’avance qu’il atteindra la femme et l’enfant. » Chroniques Algériennes. Avant-propos.

Le livre nous montre cette violence aveugle et complétement barbare et, évidemment, l’enchaînement de violence qui s’en suit. (p 179 et s.)

Camus voit aussi au delà il :  « voit au contraire l’ombre inquiétante de la Russie soviétique recouvrir lentement sa terre natale. A qui, en effet, sinon à elle, les nouveaux chefs de l’Algérie nouvelle vont-ils se livrer eux-mêmes ne serait-ce que pour reconstruire le pays et l’administrer autrement ? » (p. 223)

Je trouve Alain Vircondelet un peu sévère à l’égard de Macron et ses tentatives d’apaiser le climat franco-algérien ainsi qu’à l’égard de Benjamin Stora mais je suis d’accord sur le fait que le pouvoir Algérien et une partie des élites liés à ce pouvoir continuent de  ne voir qu’un côté des crimes !

En définitive un livre dense, complet, qui va au fond des questions , qui le fait, non pas en universitaire, mais en écrivain et qui rend justice à Albert Camus à un moment où l’on peut dire que sa pensée a triomphé et commence même à être apprécié en Algérie.

lundi 31 janvier 2022

Albert Camus et l'indépendance de l'Algérie: Conférence en forme de synthèse de mes précédents écrits.

                                                                                 


Tous les lecteurs de Camus ont souvent apprécié le style de cet écrivain, un style fait de clarté, d’un certain lyrisme et d’une grande précision.

Camus s’exprime toujours clairement et ses idées philosophiques et politiques sont claires.

C’est  sans doute pourquoi certains lui ont refusé le titre de philosophe où, avec les sartriens, l’ont qualifié de « philosophe pour classe terminale », précisément parce qu’il n’utilise pas le jargon des philosophes et qu’il s’exprime avec clarté ,en écrivain avant tout, comme il le revendiquait  lui-même.

Il estimait qu’il ,’était pas philosophe ne sachant pas élaborer des systèmes de pensées et il avait écrit : « Si j’avais à écrire un livre de philosophie les pages en seraient blanches et sur la dernière il y aurait le mot aimer. »

Et pourtant il  y a bien une question où Camus est ambigu , insuffisamment clair  et sur laquelle on a du mal  à s’expliquer sa position : c’est celle de l’indépendance de l’Algérie.

Si, sentimentalement, son attachement viscéral à cette terre lui rendait difficile de voir l’indépendance arriver, il semble que, intellectuellement, tout dans ce qu’il avait écrit et ce qu’il était aurait dû le conduire à être aux côtés  de la très grande majorité des intellectuels de l’époque et de soutenir l’idée d’indépendance de l’Algérie colonisée voulue par les Algériens.

Or il a clairement exclu, à l’époque ,cette idée d’indépendance et, à la fin a milité, quoique assez mollement pour une sorte de système fédéraliste porté par un juriste Monsieur Lauriol qui aurait permis la coexistence des deux peuples sur la terre algérienne.

On sait ce que cette position lui a valu de critiques virulentes chez les intellectuels français de l’époque, de ruptures avec certains de ses amis proches. Je pense, ici,  a  Jean Sénac, cette sorte de fils adoptif  et à Jean Daniel par exemple. Ruptures dont il a été profondément meurtri.

Cela lui a valu ,aussi, après sa mort en 1960 et après l’indépendance de l’Algérie en 1962, une sorte d’excommunication par une grande partie de l’élite algérienne qui ne lui pardonnait pas d’avoir refusé l’idée d’indépendance.

Qui, à partir de là, et mené par M. Ibrahimi, a voulu faire de lui un adversaire des algériens qui, dans son œuvre romanesque n’aurait jamais évoqué les algériens et qui, lorsqu’il évoquait un algérien c’est pour qu’il soit tué comme dans l’Etranger, symbole disaient ces apprentis psychanalystes de sa volonté d’éliminer les arabes!

On sait aussi sans qu’il soit besoin d’y revenir longuement combien les intellectuels français , avec à leur tête les sartriens l’ont voué aux gémonies après sa phrase prononcée à Stockholm, au moment de son prix Nobel de littérature, en réponse à un étudiant :

« Entre la  justice et ma mère je préfèrerai ma mère », phrase qui fut sortie de son contexte et de sa densité pour lui faire dire qu’il préférait l’Algérie colonisée !

A quoi donc est dû  cette absence de clarté, cette position, en réalité ,si contraire à son comportement en Algérie et a tout ce qu’il avait été durant sa vie ?

C’est à cette question que je voudrai réfléchir avec vous, estimant, pour ma part, qu’aucune réponse satisfaisante n’a été ,jusqu’ à présent apportée a cette question importante.

Disons d'abord qu'il a été parmi les premiers a combattre les méfaits du colonialisme et soulignons aussi qu'en publiant sa préface aux Chroniques Algériennes  en 1958 il dit , on ne peut plus clairement que la solution passe par la fin du colonialisme (p.27)

Pourquoi dés lors ne pas aller jusqu'à soutenir comme l'immense majorité de la gauche l'indépendance du pays.

Pendant longtemps on a expliqué cette position par l’amour qu’il avait de son Algérie natale , qui ,malgré la misère de sa famille lui avait donné une enfance heureuse , le goût du bonheur, l’amour de tous ces pauvres qu’il avait fréquenté autour de sa famille et qui ne méritaient pas , selon lui d’être chassé de ce pays où ils n’avaient jamais été des exploiteurs.

Tout cela est vrai et il suffit de lire son œuvre et Noces en particulier pour s’en convaincre mais aussi le Premier homme et de lire le récit de sa vie par les nombreux biographes qui se sont intéressés a lui. Oui, il aimait passionnément l’Algérie mais cet amour avait-il le pouvoir de troubler son jugement ? C’est sur ce point que la réponse par l’amour de son pays me paraît insuffisante.

Elle a pourtant été théorisée par un intellectuel Albert Memmi qui dans son "Portrait du colonisé" et "Portrait du colonisateur" a évoqué "le colonisateur de bonne volonté". Selon Albert Memmi, les colons de gauche sympathisaient avec le sort des colonisés mais ne pouvaient sincèrement soutenir cette lutte sans attaquer leur propre existence et leur communauté. "Il y a, je crois, des situations historiques impossibles, celle-là en est une."

Incapable d'imaginer la fin de son propre peuple, incapable de s'identifier pleinement aux colonisés, le colonisateur de bonne volonté se sent impuissant sur le plan politique. Il "découvre lentement qu'il ne lui reste lus qu'à se taire." (Albert Memmi; Camus ou le colonisateur de bonne volonté." La Nef 1957 p.95

Il me semble pourtant qu’il faut chercher d’autres explications, plus en rapport avec l’intellectuel que c’était.

Malgré toutes les difficultés qu’il y a à le positionner sur l’échiquier des idées politiques il est, à mon sens, indiscutable qu’il a toujours été un homme de gauche. Bien sûr il a écrit lui-même que si « la vérité était a droite il serait à droite » mais aussi qu'  "il était de gauche malgré lui, malgré elle. »

Ce qui est certain , en tous cas, c’est qu’il n’est pas un idéologue et qu’il a combattu une grande partie de la gauche ( la majorité de la gauche) qui avait accepté de fermer les yeux sur les crimes de l’URSS et c’est toute l’affaire  de « L’homme révolté » qui entraîna l’intelligentsia française avec  les Sartriens à le mettre à l’écart et l’excommunier en en faisant un homme de droite au mépris de toute réalité.

Sa position, celle d’un homme de gauche mais qui refuse absolument la violence et la limitation des libertés , a finalement triomphé. 

En résumé Camus a largement gagné contre Sartre, mais, à l’époque cette gauche « révolutionnaire et communiste » qui ne condamnait pas la violence avait le vent en poupe et elle a soutenu la guerre d’indépendance des Algériens et y compris la violence utilisée même contre les civils innocents. Il faut ,tout de même rappeler la phrase ignominieuse de Sartre dans sa préface au livre de Frantz Fanon.

Et beaucoup d’intellectuel justifiait cette violence terroriste qui s’en prenait aux innocents uniquement dans le but d’attirer la réaction et d’obliger aux surenchères. Cette violence nous disait-on est accoucheuse de justice et elle est l’arme des pauvres !

Sartre avait écrit dans sa préface a une œuvre de Frantz Fanon  cette phrase ignominieuse : 

«   Le premier temps de la révolte, il faut tuer : abattre un Européen, c'est faire d'une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé ! Restent un homme mort et un homme libre »

Un autre élément de notre réflexion est de bien montrer- et c’est évident- que Camus a été, très jeune et avant beaucoup très critique de la colonisation française.

Dès 1939 ,il a ,alors 27 ans ,journaliste à Alger Républicain il écrit une série d’articles « Misères en Kabylie » dans lesquels il montre, chiffre et document a l’appui les méfaits de la politique coloniale .

Lorsqu’il adhère au Parti communiste il ne le fait que parce qu’à l’époque c’est le seul parti politique qui veut aider les Algériens à échapper aux injustices de la colonisation.

Lorsqu’il quitte ce parti c’est parce que celui-ci, sur ordre de Moscou, ne soutient plus les revendications des Algériens.

Je voudrai citer, ici, un écrit de Mouloud Feraoun cet écrivain algérien, ami de Camus, car cette phrase me paraît très émouvante et très juste.

«  Vous êtes bien jeune, monsieur, quand le sort des populations musulmanes vous préoccupez déjà. À cette époque-là, moi qui suis de votre âge, je m'exerçais à faire correctement ma classe et je gagnais sans doute plus que vous. Vous étiez bien jeune et votre voix bien faible, il m'en souvient. Lorsque je lisais vos articles dans Alger Républicain, ce journal des instituteurs, je me disais : « Voilà un brave type. » Et j'admirais votre ténacité à vouloir comprendre, votre curiosité faite de sympathie, peut-être d'amour. Je vous sentais tout près de moi, si fraternel et totalement dépourvu de préjugés ! »

Puis, dans tous ces écrits il critiquera fortement  la justice coloniale dans ses comptes rendus de procès, les politiques suivies qui mènent selon lui à la catastrophe, les évènements de Sétif de Mai 1945 qu’il est le seul à condamner en montrant qu’il marque un tournant dans l’histoire.

Il faut se reporter à ses « Chroniques algériennes » parues en livre de poche pour se rendre compte qu’il a été un des plus critiques de la colonisation.

Alors, pourquoi n’a-t-il pas été, aux côté de la majorité des intellectuels de l’époque pour soutenir et aider les algériens  à obtenir leur indépendance ?

Comment celui qui ,très jeune avait émis les plus lourdes critiques contre la colonisation, qui avait soutenu le combat des algériens pour plus de dignité et pour qu’ils soient traités comme des citoyens , comme des égaux, n’a-t-il pas milité pour l’indépendance.

Il faut reconnaître qu’il y a là une vraie question, un réel problème.

Préoccupé d’éviter le plus possible à son pays la violence et le malheur il a lutté jusqu’au bout pour tenter d’écarter la violence jusqu’à son ultime et pathétique tentative , cet « appel pour une trêve civile » puis il a un peu baissé les bras en estimant que tout ce qu’il dirait de plus ne ferait qu’ajouter confusion et malheur.

Dès lors ,pris par cette lutte contre la violence des deux camps, il ne s’est guère expliqué clairement sur ce refus de lutter pour l’indépendance et c’est donc à nous, ses lecteurs et admirateurs d’aujourd’hui de tenter de trouver une explication qui soit à la hauteur de l’intellectuel qu’il était. Je pense, en effet, que limiter la réponse a une réaction sentimentale à son pays de naissance est insuffisant et injuste envers l’intellectuel qu’il était.

Personne ne s’est jamais posé sérieusement la question de savoir si ses idées, sa philosophie, sa lutte déterminée contre le terrorisme et tous les totalitarismes n’étaient pas, en fin de compte, l’explication rationnelle  de sa position.

Chacun sait, ici, qu’une grande partie de son œuvre philosophique est une condamnation définitive et sans appel du terrorisme.

Non pas qu’il ait ignoré que la violence existait , que même la guerre était quelques fois inévitable et que l’histoire était tragique. Tous ces écrits démontrent qu’il avait parfaitement conscience de cela.

Mais ,prenant appui sur une petite phrase que prononçait quelques fois son père et qui lui avait été rappelé : « Un homme ça s’empêche » il condamna, fermement et toujours, le terrorisme qui s’attaque aux innocents. Il le condamna dans des écrits théoriques mais aussi dans sa pièce : « Les justes ».

Dés lors  on peut sérieusement se demander comment avec de telles convictions il aurait pu soutenir une lutte anticoloniale mais qui utilisait le terrorisme en s’attaquant délibérément aux innocents ?

Et sur ce terrorisme l’histoire qui est impitoyable est suffisamment documentée pour que nous n’ayons pas besoin d’en rajouter.

Si il avait pris ce parti de soutenir le FLN et sa violence terroriste contre des innocents qu’aurait donc valu tous ses écrits sur le terrorisme ?

Alors, on pourra toujours disserter à perte de vue sur le caractère inévitable de ce terrorisme mais on ne peut demander à Albert Camus d’y consentir. C’est cela qui fait sa colonne vertébrale.

 

Voilà donc une des raisons et ,elle est forte et respectable qu’il ait eu de ne pas s’associer a la lutte des algériens telle qu’elle était pratiquée.

En second lieu et tout aussi essentiellement Albert Camus est peut être encore plus connu dans le monde pour avoir été un critique de tous les totalitarismes, à un moment ,où, malheureusement tant et tant d’intellectuels se fourvoyaient  dans l’acceptation de ces totalitarismes de droite ou de gauche.

L’homme révolté fut un immense pavé dans la marre et cela s’est vu à la réaction d’une grande partie des intellectuels de l’époque, Sartre en tête.

Or, il ne faut pas oublier que la révolution algérienne était dirigée et soutenue par tous ceux qui voyaient l’avenir du monde dans le communisme, ce qui était très à la mode à l’époque.

Certains dirigeants mettaient en avant ce projet qui avait l’avantage , pour eux, de recueillir l’approbation enthousiaste de ces intellectuels dévoyés !

Et , dans le même temps , mais plus discrètement pour ne pas inquiéter s’ouvrait aussi la perspective d’un régime islamiste ainsi que l’a parfaitement montré monsieur Roger Vétillard dans  son livre : « La guerre d’Algérie : une guerre sainte »

Or cela aussi était un projet totalitariste, l’avenir de l’islamisme politique l’a suffisamment montré.

Alors ,là encore , comment demander à Albert Camus de soutenir un tel projet en contradiction avec ce qu’il espérait pour le monde : l’exclusion des régimes totalitaires.

Comme je l’ai dit et répété Albert Camus et c’est ,à mes yeux son tort, n’ jamais vraiment dit les choses avec cette clarté. Il y a seulement une déclaration à son maître Jean Grenier en 1960   et dans laquelle il affirme que  «  les Arabes ont de folles exigences : une nation algérienne  indépendante, les français seront considérés comme étrangers à moins qu’ils ne se convertissent. » Or, ,est-ce autre chose qu’un totalitarisme islamiste rejetant toute liberté de conscience ?

(Todt Biographie de Camus. Gallimard p. 630-631)

Un autre texte , assez peu connu et que montre le documentaire de messieurs Benhamou et Stora montre que Camus s'élève avec force lorsque le FLN fait assassiner en nombre les militants du MNA de Messali Hadj et écrit a ce moment là que le FLN est un parti totalitaire et qu'il faut lutter contre cette dérive.

 

 

Or s’est-il trompé ? Hélas ce qui est ensuite advenu en Algérie a amplement démontré qu’il ne s’était pas du tout trompé et que ses craintes étaient tout à fait justifiées.

Certains qui s’étaient fâchés avec lui et qui n’avait pas vu ce péril s’en sont repenti. Je pense au malheureux destin de Jean Sénac qui a vu, très vite , ses espérances d’ouverture du pays s’effondrer et qui a fini sa vie assassiné dans sa cave de la Rue Elysée Reclus abandonné de tous.

Récemment Jean Daniel, décédé en 2021 a cent ans, a lui aussi, manifesté ses regrets devant ce qu’il a appelé « l’échec désastreux de la décolonisation en Algérie et a bien montré que les dirigeants avaient clairement eu la volonté d’exclure toutes ouvertures et toute cohabitation avec des européens. Je cite, ici, la conversation qu’il a eu en 1960 avec des grands dirigeants de la révolution :  « « Ils m’ont alors expliqué que le pendule avait balancé si loin d’un seul côté pendant un siècle et demi de colonisation française, du côté chrétien, niant l’identité musulmane, l’arabisme, l’islam, que la revanche serait longue, violente et qu’elle excluait tout avenir pour les non-musulmans. Qu’ils n’empêcheraient pas cette révolution arabo-islamique de s’exprimer puisqu’ils la jugeaient juste et bienfaitrice. » 

 

 

Il y a dans  cet ouvrage une sorte d’aveu en demi-teinte qu’Albert Camus avaient eu raisons. Je cite encore :

« En Algérie, je suis ainsi, comme d’autres, tombé dans le travers d’un préjugé pro-islamique au moment où les progressistes français sacralisaient les insurgés algériens comme ils avaient sacralisé les prolétaires staliniens. Puis j’ai réalisé, et ce fut l’objet de ma polémique avec Sartre, que l’ Islam dominait l’inspiration fondamentale de la guerre d’indépendance. Cela n’ôtait rien, selon moi, aux crimes de la colonisation ni aux vertus de la révolution, mais cela devait infléchir les dimensions d’une solidarité absolue. »

« Infléchir les dimensions d’une solidarité absolue » »

Comme cela est dit ! Mais n’ y a-t-il pas là , de toute évidence un aveu que Camus avait bien vu les choses et qu’il avait eu raison contre les intellectuels de son époque ?

En conclusion je dirai donc que si Camus a eu tort de ne pas être suffisamment clair, sa position était en parfait adéquation avec toute sa pensée et que militer pour l’indépendance telle qu’elle se profilait à l’horizon aurait consisté ,pour lui, a renier, toute sa pensée philosophique la plus profonde. Ce n’était pas possible.

Est-ce a dire enfin qu’il aurait été contre toute forme d’indépendance ?

Je ne pense pas et je suis même  certain que l’on ne peut aller dans ce sens même si sa mort prématurée en 1960 ne lui a pas laissé le temps de dire les choses.

Il est difficile et j’ai souvent moi-même protesté contre le fait de faire parler les morts, mais rien ne peut m’empêcher de penser que si la guerre d’indépendance de l’Algérie avait été dirigée par un Bourguiba ou un Nelson Mandela , Albert Camus n’aurait eu aucun mal à la soutenir. Encore que les grands hommes ne garantissent pas l’avenir. On le voit avec la triste régression de la Tunisie et celle différente de l’Afrique du Sud.

En réalité Albert Camus se faisait une idée assez claire de l'Algérie qu'il souhaitait. Il le dit dans une conférence à l'Algérienne en 1958. (Conférences et discours.1936-1958. Gallimard Folio.p.375) 

"Ce que je veux dire de plus précis, c'est que nous sommes beaucoup à espérer ce qu'on appelle maintenant l'Algérie de demain. Je ne sais pas si cette Algérie se fera. Je ne sais pas non plus dans quelles conditions elle se fera. Je ne sais pas non plus ce qu'elle coutera encore en sang et en malheur mais ce que je puis dire, c'est que cette Algérie de demain, nous autres écrivains algériens , nous l'avons faite hier. Je veux dire que nous avons été une école d'écrivains algériens et quand je dis école, je ne veux pas dire un groupe d'hommes obéissant à des doctrines ou des règles , je veux dire simplement un groupe d'hommes exprimant une certaine force de vie, une certaine terre, une certaine manière d'aborder les hommes.

Nous avons donc été une école où il y avait, à mon avis, je parle en termes de talents, autant de noms arabes que de noms français. Audisio l'a déjà dit mieux que moi mais je le répèterai après lui avec toute la force dont je suis capable.

Finalement, une terre qui a produit des hommes qui s'appelaient Roy, Roblès, Audisio d'un côté et de l'autre côté Mammeri, Ferraoun et un certain nombre d'autres, qui a permis à ces écrivains de s'exprimer en même temps, dans la même langue et dans la liberté, cette terre...car finalement, soyons justes, ce ne sont pas les institutions qui ont permis ça, c'est simplement le travail que nous avons fait, tous en commun, surtout la manière dont nous nous sommes abordés, les uns  les autres. Eh bien cette école a donné à mon sens un bon exemple, un beau modèle de ce que pourrait être l'Algérie de demain. Voilà personnellement  ce dont je suis le plus fier."


Certains ne seront pas d’accord avec cette analyse  et nous ne saurons jamais ce qui serait advenu et ce que Camus aurait écrit mais l’hypothèse n’a rien de choquant, me semble-t-il, et se trouve bien en adéquation avec toute la vie et la pensée d’Albert Camus. Voir ici  pour une analyse voisine et la encore  une analyse intéressante sur les dernières positions d'Albert Camus

 [JpR1]