jeudi 2 décembre 2021

Albert Camus/ Nouvelle approche de sa position concernant l'indépendance de l'Algérie

 

Je reviens, une nouvelle fois, sur la position d’Albert Camus se refusant à envisager l’indépendance de ce pays, même s’il voyait bien, au fur et à mesure du déroulement de la guerre que cette solution allait probablement survenir.

Est-ce que cela a été une forme d’aveuglement, un refus purement sentimental ou, au contraire, le résultat d’une analyse politique, contraire totalement aux idées prévalant à l’époque, mais conforme, précisément, aux idées politiques de cet écrivain ?

Je pense qu’il est important de se poser cette question qui ne l’est pas souvent dans ces termes.

Cette décision a éloigné Albert Camus, non seulement de ceux qui l’avaient déjà excommunié au moment de la parution de l’Homme révolté, mais aussi, ce qui l’a beaucoup peiné, d’amis très proches, avec lesquels il avait une relation quasi fraternelle. Je pense notamment à Jean Sénac et à Jean Daniel.

Que devons-nous penser de cette position d’Albert Camus et cela porte-t-il atteinte à l’importance de sa pensée, à l’importance des leçons qu’il continue à donner au monde ?

Beaucoup ont expliqué et continuent d’expliquer cette position par son attachement à l’Algérie, sa terre natale ?

Je pense qu’il est inutile, ici, de redire la force de cet attachement ; et l’on pourrait citer mille phrases, extraites d’un peu partout dans son œuvre où il clame cet amour qu’il qualifie, en effet, souvent de vital pour lui.

Si l’on veut s’en convaincre, il faut relire son œuvre, les pages éblouissantes consacrées à ce pays et vous pouvez aussi, lire le très beau livre d’Alain Vircondelet : Albert Camus, le fils d’Alger dans lequel vous aurez accès à mille citations sur ce thème de l’amour du pays et des raisons de cet amour.

Cette explication a, évidement, sa part de vérité mais elle ne peut, à mon sens, tout expliquer.

Et cela d’autant moins qu’Albert Camus a été, dès sa toute jeunesse et tout au long de sa vie d’une grande lucidité sur la colonisation et que l’on peut dire, qu’avant beaucoup, il a été anticolonialiste en montrant les erreurs et même les crimes de cette politique coloniale.

Il faut donc ne pas oublier ses multiples écrits depuis « Misères en Kabylie » où il écrit, avant que ce ne soit dans l’actualité, que l’attitude de la France est inacceptable et qu’elle conduira inéluctablement au drame.

Comment dès lors, malgré ces jugements portés très tôt et avant même que les Algériens eux-mêmes, ne réclament l’indépendance, Albert Camus n’a pas été conduit à œuvrer pour cette indépendance ?

Je considère qu’expliquer sa position en se plaçant sur un terrain « sentimental » est, à la fois, insuffisant et très injuste car c’est faire l’impasse sur la lucidité et la pensée de cet homme.

Pour ma part je suis de plus en plus convaincu que sa position était en réalité justifiée par toute sa philosophie et que, l’avenir, c’est-à-dire ce qui est advenu, permet de dire qu’il n’avait pas tort sur son analyse même si la force de l’histoire et de la politique conduisait inévitablement à l’indépendance.

Autrement dit, connaissant les combats politiques de Camus, il n’était pas possible qu’il soutienne ceux qui luttaient pour l’indépendance à la fois dans la façon dont ils menaient cette lutte et dans les objectifs qu’ils se donnaient. Je ne parle pas ici du peuple Algérien mais bien des politiques, des dirigeants qui ont conduit ce mouvement.

On sait, et je n’insiste pas sur le fait, que dans sa vision politique, Albert Camus a lutté de toute son énergie et de toutes ses convictions contre deux fléaux de son époque et plus généralement de l’histoire humaine : le totalitarisme et le terrorisme.

Contre le terrorisme il publie dès 1949 sa pièce « Les justes » et contre les totalitarismes c’est l’ « l’Homme révolté » qui date de 1951, autrement dit des pensées qui ne sont pas liées à la guerre d’Algérie mais bien le fondement profond de son œuvre.

Dès lors s’abandonner et admettre des régimes totalitaires ou le recours au terrorisme, cela ne peut pas être Camus car il aurait dû renier tout ce qu’était sa pensée  !

Or ceux qui ont conduit la guerre d’indépendance et qui ont d’ailleurs par la suite accaparer le pouvoir, ont usé très clairement et ouvertement du terrorisme et avait comme objectif un pouvoir totalitaire.

Ecrivant cela, je sais que je vais entrainer des polémiques et des critiques. Mais je ne pense pas cependant me tromper ; et l’actualité de l’Algérie depuis l’indépendance, me permet de dire que cette analyse est conforme à la vérité et qu’aujourd’hui beaucoup d’algériens eux-mêmes le pensent et veulent changer de modèle politique. Le Hirak, bien qu’ambigu, n’est-il pas la traduction du trouble des Algériens qui disent vouloir « reconquérir » leur indépendance ?

D’abord le recours au terrorisme et au terrorisme le plus violent et barbare, est évident, acté par l’histoire, et qui n’a d’ailleurs jamais été renié et condamné par les Algériens. Or ce terrorisme s’exerçait, là encore l’histoire est claire, à la fois contre les européens en Algérie mais aussi contre des Algériens hostiles au FLN.

Pensez-vous dès lors, que celui qui avait réfléchi, écrit et condamner le terrorisme dans de nombreux écrits (récits et pièce de théâtre), pouvait passer sur ces crimes et affirmer, par exemple, de manière odieuse ,ignominieuse, comme Sartre dans sa préface au livre de Franz Fanon : Les damnés de la terre :

«  Le premier temps de la révolte, il faut tuer : abattre un Européen, c'est faire d'une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé ! Restent un homme mort et un homme libre »

Il semble d’ailleurs que Franz Fanon aurait contesté cette phrase et aurait voulu en parler avec Sartre sans pouvoir le faire en raison de sa mort.

Quoiqu’il en soit, voyez-vous Camus écrire ce genre d’horreur inacceptable ? Non bien sûr.

Ce terrorisme était-il inévitable comme certains l’ont théorisé ? Camus sur ce point a souvent cité Ghandi et sa non-violence.

En second lieu, le grand combat de Camus est celui contre les totalitarismes qui, sous prétexte de justice, le voyez-vous accepte d’enlever les libertés et même de tuer ?

Or l’histoire montre clairement encore que ceux qui dirigeaient la guerre d’indépendance, avaient en vue, selon les clans, soit le totalitarisme communiste soit le totalitarisme islamique.

C’est le livre de l’historien Roger Vetillard : « La guerre d’Algérie : une guerre sainte ? » qui m’a conduit à cette réflexion sur la position de Camus.

Là encore ce qui est advenu a montré que telle était le sort réservé à l’Algérie par ces dirigeants et que ce pays a connu d’une part les dérives du collectivisme et les dérives de l’islamisme et qu’il n’est toujours pas sorti de ces idéologies, certes contradictoires mais également destructrices.

L’Algérie depuis son indépendance a connu l’enfermement, le refus de l’ouverture, l’absence de démocratie et des droits de l’homme tout ce que Camus défendait.

Pouvait-il dès lors et conscient de cela, prendre le parti de cette indépendance ?

Beaucoup parmi ceux qui avaient soutenu ce mouvement d’indépendance et je pense à Jean Sénac et à ces beaux poèmes sur l’avenir du pays indépendant, sur l’ouverture et la liberté qu’il croyait advenir, ont bien vu finalement que ce n’était de leur part que des rêves qui ne se sont jamais accomplis.

Alors, si dans la position d’Albert Camus, il y a incontestablement une erreur d’appréciation sur la force de la volonté d’indépendance, sur la volonté du peuple Algérien de parvenir à cette indépendance en acceptant, provisoirement pensait-il peut être, un régime politique fermé et liberticide, il n’était pas possible au combattant du terrorisme et du totalitarisme de soutenir ce qui se passait.

Albert Camus était pris en tenaille entre ses convictions profondes et la force destructrice de l’histoire qui avance sans se soucier des nuances. Et qui est, comme on l’a souvent écrit, tragique.

On trouvera ,ici la vidéo de ce texte.

                                                               

                                                                                    


                                                             

 

mercredi 1 décembre 2021

Mohamed Mbougar Sarr: De purs hommes

 Après avoir lu "La plus secrète mémoire des hommes " prix Goncourt 2021 j'ai voulu encore mieux connaître cet écrivain Sénégalais et je viens de terminer ce qui est son troisième roman : "De purs hommes" dans lequel il aborde de manière originale la question de l'homosexualité au Sénégal mais, en réalité dans beaucoup de pays musulmans.

Tout le récit part d'une vidéo affreuse qui circule sur les réseaux sociaux dans laquelle on voit des gens déchainés et haineux déterrer (oui vous avez bien lu : déterrer) un cadavre dans un cimetière musulman au pretexte que ce cadavre était , dans sa vie récente, un homosexuel!

Partant de cette scène odieuse l'auteur , professeur de littérature, va enquêter pour essayer de comprendre (comment peut-on comprendre de tels agissements!) et le roman va analyser de manière subtile la situation et comment ce genre de réactions peut avoir lieu sous l'effet de la religion (il y a de longs passages sur le rôle des Imams) de l'ignorance et du conformisme. Cette recherche va lui valoir des ennuis . On va l'interdire d'enseignement puisqu'il a évoqué dans son cours un poète comme Verlaine ce qui ,pour les gouvernants arriérés est faire du prosélytisme pour l'homosexualité, des rumeurs sur sa propre sexualité vont courir le mettant en danger.

Tout cela est tellement odieux, tellement barbare que le lecteur occidental a de la peine à le croire vrai et, pourtant on sait que la bêtise, l'aveuglement et l'hypocrisie sont assez bien partagé!

C'est un roman captivant qui montre l'effet néfaste des religions et de l'ignorance et d'ailleurs cela continue puisque l'auteur est victime , au Sénégal, d'une campagne assez haineuse et homophobe comme le montre cet  article et on lira avec intérêt ce que l'auteur disait lui-même de son roman et de ses intentions dans un entretien au  Monde

lundi 22 novembre 2021

Mohamed Mbougar Sarr: La plus secrète mémoire des hommes

 Le prix Goncourt 2021 a, comme on le sait été attribué à un jeune (31 ans) écrivain Sénégalais dont le roman :La plus secrète mémoire des hommes      avait déjà connu le succès même avant d'être primé. Il a déjà été reçu sur divers plateau de radio et de télévision et il y a exprimé , chaque fois , un point de vue original sur la littérature. Ce roman que l'on ne peut résumer tant il est foisonnant et dont on ne peut pas dire  "de quoi il parle" le romancier disant dans son œuvre que c'est une question "débile" et qu'un roman ne parle de rien mais dit tout!

Je dirai cependant que c'est d'abord une extraordinaire analyse de la littérature et que l'on y voit le lecteur, l'écrivain , les critiques mis en avant avec un verbe haut en couleur mais qui touche particulièrement juste.

Ainsi on appréciera la critique qu'il fait de la littérature en langue française des africains qui, après être porté au pinacle fait l'objet de critiques qui sont toujours les mêmes: trop africains ou pas assez, de toute manière jamais à sa réelle place!

Il y a un fil rouge pour ce roman. C'est la recherche par un jeune écrivain de l'unique roman écrit dans les années trente par un noir,  T C Elimane qui connut un succès certain puis fut oublié.  Son livre devenu introuvable n'était connu que de quelques initiés. A partir de cette recherche le roman est plein de digressions aux quelles on se laisse prendre et, il est vrai, que malgré son abondance on reste intéressé constamment et l'on admire le style et certains aperçus originaux sur la vie, le temps, le monde. 

Il nous montre, dans des pages inspirées, dans l'histoire de cet Elimane qui quitte le Sénégal pour la France, qui écrit un livre et disparait comment certains africains ont été attirés par la culture du colonisateur et ont voulu se l'approprier, abandonnant un peu la leur.

Il y a aussi une sorte de suspens dans ce roman car l'on attend page après page ce qu'est devenu ce T C Elimane, l'écrivain d'un seul livre et totalement disparu aussitôt après. Va t-on le retrouver et reconstituer son histoire?

Même si l'on se prend à cette histoire , ce roman est quelque fois un peu touffu et il arrive que l'on s'y perde un peu. Par contre il y a , souvent des idées intéressantes sur la force de l'écriture, de la littérature et sur le sort particulier des écrivains des pays colonisés. 

Je citerai notamment cette phrase: " Cet avertissement nous disait, à nous écrivains africains: inventez votre propre tradition, fondez votre histoire littéraire, découvrez vos propres formes, éprouvez-les dans vos espaces, fécondez votre imaginaire profond, ayez une terre à vous, car il n ' y a  que là que vous existerez pour vous, mais aussi pour les autres..................Tu sais: la colonisation sème chez les colonisés la désolation, la mort, le chaos. Mais elle sème aussi en eux-et c'est la réussite la plus diabolique-le désir de devenir ce qui les détruit."

On lira  ces quelques critiques et il y en a beaucoup d'autres.

Par exemple et 

encore

dimanche 7 novembre 2021

Albert Camus et l'indépendance de l'Algérie: Nouvel éclairage.

 

Les rapports d’ Albert Camus avec l’  Algérie  son pays natal ont fait l’ objet de très nombreuses études et, de fait, je pense qu’ il n’ est pas possible de connaître Camus, de comprendre sa pensée sans connaître ce lien primordial, ce lien premier,  ce lien constituant.

Lorsque l’ Algérie est devenu indépendante ses nouveaux dirigeants  avec à leur tête  Taieb Ibrahimi ont en quelque sorte excommunié  Albert Camus. Son crime : n’ avoir pas été pour l’ indépendance du pays tout en ayant été, chacun est bien forcé de l’ admettre en lisant ces articles et chroniques et ce  depuis :Misère en Kabylie dans les années 1930, c est à dire très  tôt, anticolonialiste.

Il faut lire sur ce point un texte émouvant de Mouloud Feraoun :

«  Vous êtes bien jeune, monsieur, quand le sort des populations musulmanes vous préoccupez déjà. À cette époque-là, moi qui suis de votre âge, je m'exerçais à faire correctement ma classe et je gagnais sans doute plus que vous. Vous étiez bien jeune et votre voix bien faible, il m'en souvient. Lorsque je lisais vos articles dans Alger Républicain, ce journal des instituteurs, je me disais : « Voilà un brave type. » Et j'admirais votre ténacité à vouloir comprendre, votre curiosité faite de sympathie, peut-être d'amour. Je vous sentais tout près de moi, si fraternel et totalement dépourvu de préjugés ! "

On a donc expliqué ce refus d’envisager l’ indépendance de l’Algérie par son attachement viscéral à ce pays, à sa conviction que beaucoup d’européens quelques fois très pauvres comme sa famille, n’avaient exploité personne et avaient eux-mêmes été plutôt victimes de la propagande et des agissements des politiques français et,  enfin, de l’ impossibilité, pour lui, de se voir exilé de ce pays. Il voulait cependant qu’  " réparation éclatante soit accordé aux Algériens » et dans le Premier homme il y a ce fameux texte sur la nécessité de « rendre la terre ».

Il y a du vrai dans ces analyses mais je pense, aujourd'hui, après beaucoup de réflexion, qu’ il y a une autre raison qui se surajoute à celle de l’amour du pays et que l’ on évoque pas souvent.

Ce refus de l’indépendance ( au demeurant totalement irréaliste) est fondé, me semble-t-il,  sur les bases essentielles de sa philosophie autrement dit aux sentiments s’ajoute la raison dans ce refus de voir survenir l’indépendance du pays.

C’ est un livre récent de Roger Vetillard qui m’ a amené à cette analyse que je n’ ai vu exprimer nulle part de manière claire et nette. (Roger Vétillard. La guerre d’Algérie, une guerre sainte ? Ed. Atlantis. 2020.)

Ce livre de M. Vetillard montre, en résumé,  en se fondant sur des écrits et sur des déclarations des dirigeants de la guerre d’ indépendance ,que l’ objectif poursuivi était de créer  un État islamiste dans lequel les non-musulmans ne seraient pas les bienvenus.

Ces déclarations et cet objectif n’ a pas été clairement perçu  car les dirigeants pour s’ attirer l’ aide internationale mettaient aussi en avant le nationalisme et même le communisme très porteur à cette époque. 

Or il résulte notamment d’ une lettre de Camus à Jean Grenier en février 1956 qu’ il a eu clairement conscience  de cet objectif qui entraînait  dans sa foulée l’ exclusion des européens et des juifs algériens, c’est-à-dire des non-musulmans. Il écrit ,en effet, à Jean Grenier : "Les musulmans ont de folles exigences: une nation algérienne indépendante où les Français seront considérés comme des étrangers à moins qu'ils ne se convertissent à l'Islam."  

Or Albert Camus en matière  politique  a lutté, comme personne ,contre le totalitarisme sous toutes ses formes et sur le communisme dans l’ homme révolté. 

Dès lors il est assez clair qu’ il ne pouvait soutenir une guerre qui, selon lui, mènerait  ce pays soit au totalitarisme communiste soit au totalitarisme islamiste.

Je dirai qu’ il s’ est trompé , non pas sur cette analyse, l’ avenir  a amplement démontré qu’effectivement l’Algérie allait basculer rapidement soit, à un moment, vers le collectivisme (utopie et mode de l’époque) soit aussi vers l’islamisme et allait , en tous cas, rejeter le monde pluriel et libre mais il s’est trompé, par contre,  sur la force de la volonté  d'indépendance du peuple algérien qui a fait que le peuple pouvait presque tout accepter pour atteindre cette indépendance et qu’aveuglé par son envie légitime d’indépendance, il ne voyait pas les évolutions prévisibles ou ne les pensait pas dangereuse pour l’avenir. 

Il faut ajouter qu'Albert Camus a beaucoup écrit pour condamner le terrorisme, des écrits théoriques et sa pièce Les justes et que ,pour cette raison encore, il ne pouvoir soutenir ceux qui utilisaient le terrorisme dont il disait qu'il "gâchait" toutes les causes.

Si cette analyse de la position d’Albert Camus est la bonne ,il est clair qu’il ne l’a pas suffisamment exprimé et, de là, est venu cette idée qu’il était hostile à l’indépendance du pays.

Si à Stockholm il avait, en répondant à l’étudiant qui l’interpellait, exprimé cette analyse , nul doute que la situation eut été plus claire et plus acceptable et que le procès qui lui a été fait par la gauche de l'époque et par les Algériens aurait eu moins de force.

Voilà encore la photo d'un extrait d'article qui évoque aussi ces idées de Camus.

                                                      


 


lundi 1 novembre 2021

David Diop: La porte du voyage sans retour

 








                                                                           


 

Je connaissais déjà David Diop ayant lu son roman "Frères d'âmes "et ayant apprécié la force de son style dans cette évocation des désastre de la guerre. Ce nouveau roman: "La porte du voyage sans retour" est dans une autre veine, avec une écriture qui m'a semblé plus douce, il est vrai adaptée a cette histoire romantique.

Ce roman est inspiré par un personnage connu de l'histoire Michel d'Adanson un botaniste du XVII ° siècle. et il nous mène au Sénégal avec ce botaniste parti grâce a un poste au service de la Compagnie des Indes.

Le roman nous donne a voir ,dans sa partie historique, le rôle de la Compagnie des Indes et nous décrit très bien la traite des noirs qui sont pris avec la complicité des divers rois  et qui sont expédiés depuis l'île de Gorée ,dite "La porte du voyage sans retour" qui donne son titre a ce roman. Mais il y a, aussi, une étonnante histoire d'amour entre ce Michel Adanson et une jeune femme noire, victime d'une tentative de viol par son oncle.

Mais l'intérêt de cette histoire est de mettre en lumière la différence fondamentale de conception du monde, les croyances, l'attitude envers la nature entre les noirs du pays et les européens. Il y a de belles pages sur la façon dont les noires de cette époque envisageaient la nature et les bêtes.

Le roman se présente comme étant un  récit par Michel Adanson de son séjour au Sénégal, de son amour , destiné à sa fille après son décès et on se laisse prendre tout à fait à ces révélations.

On pourra écouter David Diop en parler.


mercredi 27 octobre 2021

Michelle Perrot et Wassila Tamzali: La tristesse est un mur entre deux jardins

 

La tristesse est un mur entre deux jardins est le titre qu’ont donné Michelle Perrot et Wassila Tamzali à leur dialogue sur le féminisme, la France et l’Algérie. Les deux participantes a ce dialogue sont très connues, Michelle Perrot comme une immense historienne et Wassila  Tamzali pour une grande carrière à l’UNESCO où elle s’est occupé principalement du droit des femmes dans le monde. Inutile donc d’insister sur le fait qu’elles étaient parmi les mieux placées pour évoquer ces questions.

Pour ma part je connaissais surtout le très beau livre de Wassila Tamzali : Une éducation algérienne.

Je dirai d’abord que ce dialogue se place a un certain niveau et fait appel aux dernières connaissances de l’histoire, de la sociologie et, de l’anthropologie et de la philosophie et qu’il est quelques fois d’un accès peu aisé. C’est donc un livre qu’il fait lire la plume à la main en revenant quelques fois en arrière pour mieux saisir ces pensées.

J’y ai trouvé cependant de quoi alimenter ma propre réflexion notamment sur la question en Algérie où, depuis longtemps je me suis préoccupé de l’évolution du droit des femmes. Je rappelle que dés 1999,lorsque j’ai publié mon premier livre : Algérie, Algérie Que me veux-tu ? je l’ai dédié « aux  combats des femmes algériennes nécessairement victorieux ». J’avais été, en effet, choqué qu’après avoir participé à a guerre d’indépendance elles aient été ensuite reléguées loin du pouvoir et de l’égalité des droits.

Finalement je ne retiendrai que cette page (une déclaration de Wassila Tamzali) que je trouve parfaite et que beaucoup ( à gauche notamment) devrait lire.

« Je me suis heurtée plus d’une fois au théorème de Gödel,  et particulièrement en essayant de convaincre des islamistes de l’égalité et de la liberté des femmes, car il m’était impossible de sortir de leur système ; dés que j’engageais le débat, celui-ci se refermait sur moi. La première rencontre que j’ai organisée sur la mise en perspective des textes onusiens et le droit musulman, c’était à Tunis ,en 1988. J’avais été reçu par le doyen de l’Université de droit le brillant Yadh Ben Achour. D’entrée de jeu, il me dit avec une certaine mélancolie : « Vous n’arriverez à rien. » On ne peut discuter avec eux ,ils sont dans un système et ils doivent y rester, sinon, ils ne seraient pas islamistes. Il faut discuter en dehors du système de la pensée islamique. Evidemment il a raison. Plus tard,  quand la question des islamistes est devenue centrale, j’essayai de détourner mes amis et partenaires européens de l’idée de travailler avec les islamistes modérés. L’islamisme modéré n’existe pas, les musulmans modérés, oui, ceux qui acceptent, et ils sont nombreux, que les règles qui régissent les rapports des sexes ne soient pas celles de l’époque du Prophète, des prophètes. Les musulmans modérés sont laïcs. D’où ma conviction  de la nécessité absolue, impérative de la laïcisation des pays arabes et maghrébins. Seule la laïcité peut permettre et laisser se développer une pensée féministe, une organisation politique démocratique, une culture libre de tabous, et une recherche qui admettra enfin que la Terre est ronde » (p.159)

J’apprécie chez Wassila Tamzali à la fois son universalisme et le fait qu’elle montre bien que La France coloniale a violé ses propres valeurs mais dit-elle : Il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain ».

C’est très exactement ce qu’a fait en Tunisie le Président Bourguiba. Mais pourquoi ? Parce qu’il ne confondait pas la France coloniale qu’il combattait avec les valeurs  universelles nées en France et surtout parce qu’il était un adversaire résolu de l’islamisme. Or ce que je reprocherai à Wassila Tamzali c’est de ne pas mettre suffisamment l’accent sur le rôle absolument essentiel et déterminant que l’Islam ,consacré religion du pays, a joué sur le rejet des droits des femmes et qu’il joue encore aujourd’hui en Algérie.

Elle nous dit que l’Algérie « révolutionnaire » d’après l’indépendance a écarté les femmes ! Oui mais parce que derrière cette façade révolutionnaire et d’ailleurs utopiste il y  avait bien ancré déjà l’Islam et ses méfaits sur le droit des femmes.

                                                  


vendredi 22 octobre 2021

Roger Vétillard: La guerre d'Algérie, une guerre sainte?

 

                                 



Roger Vétillard ,professeur de médecine, est aussi un historien reconnu qui s'est intéressé à l'histoire mouvementée de l'Algérie contemporaine. Je dois avouer que, bien que m'intéressant à cette histoire je ne connaissais pas cet auteur. J'ai fait sa connaissance après qu'il se soit intéressé à l'histoire de la Compagnie Genevoise des Colonies Suisses de Sétif et , dés lors, à mon aïeul Gotlieb Ryf qui œuvra ,avec efficacité, pendant de longues années au sein de cette compagnie. De là j'appris que la famille de Roger Vétillard avait été proche voisin de mes grands parents au Faubourg des Jardins à Sétif et je me suis intéressé à ses écrits , notamment sur le 8 mai 1945 à Sétif et Guelma et donc à celui que je commente ici sur le côté religieux de la guerre d'Algérie.

Ce livre est le deuxième qu'il consacre à cette question qu'il avait déjà abordé dans: La dimension religieuse de la guerre d'Algérie (1954-1962).Prémices et conséquences. Il y revient donc de manière plus fouillée encore dans: La guerre d'Algérie, une guerre sainte?

Ce que j'ai apprécié dans ce livre c'est qu'il montre sans équivoque que dés le début cette guerre a été considéré comme un "djihad" c'est à dire une guerre pour l'Islam. Certes les Algériens luttaient, c'est évident, contre l'occupation de leur pays mais la base idéologique de ce combat a été pour une grande part la volonté de défendre l'islam et sa civilisation.

Cependant l'auteur montre que cet aspect n'a pas été perçu immédiatement et complétement car les dirigeants de cette lutte ont usé d'un double langage comme il le démontre dans les textes. La plupart et, en tous cas , la très grande majorité des dirigeants étaient musulmans et ont compris que cette idéologie religieuse était puissante pour motiver une population ,par ailleurs en grande majorité analphabète.

Mais ces dirigeants ont, par contre tenu , à l' égard du monde un autre langage, celui d'une lutte marxiste , politique et ont même laisser croire à un  la création d'un Etat moderne et ouvert. Le Congrès de la Soummam a été de ce point de vue et l'auteur le montre bien d'une très grande ambiguïté puisque dans les textes les dirigeants ont essayé de camoufler l'objectif purement arabo-islamique du combat. (p.54 et s.) L'auteur fait d'ailleurs justice du mythe selon lequel Abane Ramdane aurait été partisan d'un Etat "laïc"!

Cette attitude que l'auteur qualifie de "takya" cette manière de mentir pour arriver à ces fins qui est bien connu notamment des Frères musulmans a fonctionné puisqu' un certain nombre de personnes, ,notamment à gauche ,ont cru à ce discours moderne et ouvert pour se rendre compte, très vite, dans l'Algérie nouvelle que ce n'était évidement pas le cas.

Une partie de la gauche est tombé dans le piège et a cru comme aujourd'hui encore une partie de la gauche (décidément incorrigible) croit à cette vielle lune de "l'islamisme modéré".

Il aurait suffit de lire quelques déclarations des dirigeants ( que cite l'auteur) pour savoir que dans l'Algérie nouvelle ni les juifs ni les européens n'auraient leur place. Je crois que Camus l'avait compris, (lui qui était anticolonialiste) ce qui explique sa réticence à une indépendance dont il voyait à l'avance les ravages. Dans une lettre écrite en 1956 à Jean Grenier il écrit: "Les musulmans ont de folles exigences: une nation algérienne indépendante où les Français seront considérés comme des étrangers à moins qu'ils ne se convertissent à l'Islam."   Cette lucidité ne fut pas celle, par exemple du poète Jean Senac (Yaya El Ouarani) qui en paya le prix fort.

Il est clair qu'il était tout à fait normal, pour ne pas dire évident, que les dirigeants de la guerre utilise l'Islam pour motiver le peuple mais là où est, à mon sens le problème c'est qu'au delà de la motivation les dirigeants avaient un véritable objectif (en partie caché) de faire de ce pays un pays islamiste d'où seraient écartés tous ceux qui n'étaient pas dans cette ligne et ont utilisés des méthodes barbares propre à l'islamisme radical.

Ce que nous apprend aussi l'auteur c'est que le FLN a imposé des règles, des comportements rigoristes à la population (ne pas fumer, ne pas boire, ne pas aller dans les cinémas...ne pas fréquenter les écoles françaises.)qui sont bien un trait de l'islamisme radical dont on voit encore aujourd'hui les effets néfastes et n'a pas hésité à sanctionner les manquements de manière cruelle et atroce: nez coupé, égorgement , attentats dans les cinémas fréquentés par les algériens etc.. (p.74 et s.) ce qui, pour moi, est une marque d'infamie sur ce mouvement.

Le livre est intéressant parce qu'il cite de nombreux entretiens dont on a les sources et qui montrent très bien que pour une très grande majorité il fallait que soient exclus de l'Algérie nouvelle et les les juifs, présents pourtant depuis si longtemps et les Européens! 

Ceux qui apportèrent leur soutient au FLN ne s'en rendirent compte qu'après et là encore l'auteur cite beaucoup de ceux qui se sont trompés sur les objectifs véritables des dirigeants de la Révolution. Il suffit de citre Pierre Vidal-Naquet, Jean Daniel et d'autres.

Inutile de dire que ce constat et ce récit pèse encore de tout son poids dans l'actualité de l'Algérie même si, on peut voir apparaitre timidement, dans une partie de la jeunesse de ce pays une volonté d'aller vers un pouvoir plus laïc. Doit-on y croire? Je ne sais.