mercredi 18 novembre 2009

Mémoires d'Hadrien

A la question, un peu artificielle : quel est le livre que vous emporteriez sur une île déserte ? Ma réponse, malgré l’évidente difficulté du choix est : « Les mémoires d’Hadrien » de Marguerite Yourcenar. Il faut que j’essaye de m’en expliquer.


Ce choix est d’abord dicté par le style de Marguerite Yourcenar, style classique, agréable à lire et dont la musique est reconnaissable. Quand on a entendu cet écrivain s’exprimer, par exemple, interrogée par Bernard Pivot, on constate une manière, bien à elle, de dire les choses, avec l’emploi du mot juste, quelques fois une certaine préciosité du langage et des phrases qui se finissent comme une musique. Eh bien cette façon de s’exprimer on la retrouve dans ses écrits. Quand je lis à haute voix certains passages, comme j’aime à le faire, je retrouve dans son texte cette manière inimitable de s’exprimer.

Le style donc mais aussi le fond de ce livre qui permet une réflexion sur la vie, ici celle d’un empereur romain, mais aussi celle des hommes en général. Dans ce livre qui est une lettre de plus de quatre cent pages adressée, par Hadrien finissant sa vie, à son fils adoptif, le futur empereur Marc Aurèle l’homme public et privé réfléchit sur ce qu’a été sa vie.

Tout ce qui concerne l’homme public, l’homme politique, est passionnant. Hadrien a été un homme de guerre, mais un homme qui faisait la guerre sans l’aimer et qui nous entraîne dans ces réflexions sur les nécessités et les buts de la guerre. Ce fut, aussi, un administrateur soucieux du bien public, un juge soucieux d’équité et un législateur connaissant les limites des hommes de pouvoir.

Il ya une phrase qui est magnifique et qui me parait devoir être toujours méditée par les hommes politiques : La pléiade p. 373

« Quand on aura allégé le plus possible les servitudes inutiles, éviter les malheurs non nécessaires, il restera toujours, pour tenir en haleine les vertus héroïques de l’homme, la longue série de maux véritables, la mort, la vieillesse, les maladies non guérissables, l’amour non partagé, l’amitié rejetée ou trahie, la médiocrité d’une vie moins vaste que nos projets et plus terne que nos songes ; tous les malheurs causés par la divine nature des choses. »

Mais à côté de cet homme d’état, cette longue lettre nous apprend aussi à connaître l’homme privé que fut Hadrien : un homme cultivé connaisseur des livres du théâtre de la musique, un esthète amoureux de la Grèce qui lui semblait plus subtile que Rome. Un amoureux enfin qui aima les garçons et qui vécut une belle histoire d’amour, entrée dans la légende des amants. Quoi ne connaît, en effet, l’amour d’Hadrien et d’Antinoüs ?

Ce fut une histoire tragique et cette lettre nous fait vivre cet amour et le drame qui s’en suivit. Le désespoir d’Hadrien, se sentant coupable de pas avoir vu arriver le drame et de n’avoir pu l’empêcher. Hadrien empereur , cela nous a permis d’avoir, à cause de son immense chagrin, de merveilleuses œuvres d’art, des portraits nombreux, des statues, de toute sorte, du jeune Antinoüs, que l’on retrouve, de nos jours, dans tous les grands musées.

Enfin cette longue lettre nous conduit à vivre avec Hadrien sa vieillesse jusqu’aux portes de la mort et ce sont les dernières lignes émouvantes du livre :

« Ils m’ont emmené à Baies ; par ces chaleurs de juillet, le trajet a été pénible, mais je respire mieux au bord de la mer. La vague fait sur le rivage son murmure de soie froissée et de caresse ; je jouis encore des longs soirs roses. Mais je ne tiens plus ces tablettes que pour occuper mes mains, qui s’agitent malgré moi. J’ai envoyé chercher Antonin ; un courrier lancé à fond de train est parti pour Rome. Bruits des sabots de Borysthénes, galop du cavalier thrace… Le petit groupe des intimes se presse à mon chevet. Chabrias me fait pitié : les larmes conviennent mal aux rides des vieillards. Le beau visage de Celer est comme toujours étrangement calme ; il s’applique à me soigner sans rien laisser voir de ce qui pourrait ajouter à l’inquiétude ou à la fatigue d’un malade. Mais Diotime sanglote, la tête enfouie dans les coussins. J’’ai assuré son avenir ; il n’aime pas l’Italie ; il pourra réaliser son rêve, qui est de retourner à Gadara et d’y ouvrir avec un ami une école d’éloquence ; il n’a rien à perdre à ma mort. Et pourtant, la mince épaule s’agite convulsivement sous les plis de la tunique ; je sens sous mes doigts des pleurs délicieux. Hadrien jusqu’au bout aura été humainement aimé.

Petite âme, âme tendre et flottante, compagne de mon corps, qui fut ton hôte, tu vas descendre dans ces lieux pâles, durs et nus, où tu devras renoncer aux jeux d’autrefois. Un instant encore, regardons ensemble les rives familières, les objets que sans doute nous ne reverrons plus…Tâchons d’entrer dans la mort les yeux ouverts…



Voilà comment se termine ce beau livre auquel Marguerite Yourcenar a pensé pendant des années et dans lequel elle s’est beaucoup investi, au point comme elle le raconte dans ses carnets, de vivre, par moment, comme si elle était Hadrien.

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